Le Maroc ne sait pas accueillir ses ressortissants bloqués à l’étranger

« Que doit-on faire pour qu’on entende notre détresse. C’est incroyable ce manque d’empathie et ce silence radio quant au sort des 32 000 Marocains coincés loin de chez eux »

« Vous êtes en train de détruire nos carrières professionnelles et nos vies familiales »

« Tu parles des Marocains bloqués à l’étranger, ils te reprochent de “descendre ton pays alors que le monde entier est admiratif”. C’est toujours pareil : belle vitrine et arrière-boutique dégueulasse. »

32 000 Marocains bloqués à l’étranger

32 000 Marocains sont bloqués à l’étranger, certains sans ressources ni visa.

« Ma mère est bloquée à Strasbourg. Elle a déjà raté deux séances de chimiothérapie. Elle a un cancer du poumon et suit un traitement depuis trois ans. Le consulat refuse la prise en charge médicale »

Ces témoignages décrivent une situation dans laquelle des ressortissants marocains se retrouvent éloignés de leur pays, de leurs familles et parfois de traitements indispensables. L’absence de réponse claire et de prise en charge alimente le sentiment d’abandon.

La question est d’autant plus douloureuse que les personnes concernées ne sont pas nécessairement des migrants en situation irrégulière. Certaines voyagent régulièrement, travaillent, étudient, se soignent ou entretiennent des liens familiaux étroits avec le Maroc.

La réduction des visas français et la « punition collective »

L’annonce est tombée comme un coup de massue pour les Marocains. La France a décidé de réduire de 50 % le nombre de visas accordés aux ressortissants marocains et algériens, et de 30 % ceux octroyés aux Tunisiens.

« On met nos menaces à exécution », a déclaré Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement, mardi 28 septembre sur les antennes d’Europe 1.

La décision de Paris, justifiée par le refus des pays maghrébins de rapatrier leurs ressortissants en situation irrégulière sur le territoire français, a particulièrement froissé le gouvernement marocain, longtemps considéré comme le bon élève de la coopération migratoire avec l’Europe.

« Cette décision est injustifiée, a déclaré le chef de la diplomatie marocaine, Nasser Bourita, lors d’une conférence de presse, mardi. Le Maroc a toujours géré la question migratoire et le flux des personnes avec une logique de responsabilité et d’équilibre », a-t-il observé, ajoutant que la décision française ne reflétait pas « la réalité de la coopération consulaire entre les deux pays en matière de lutte contre l’immigration illégale ».

Vécue comme une punition collective par l’opinion publique marocaine, la décision de Paris, annoncée à quelques mois de l’élection présidentielle française, a enflammé les réseaux sociaux.

Le durcissement de l’octroi des visas devrait ainsi toucher de nombreux Marocains qui se rendent régulièrement en France avec un visa Schengen. Parmi eux, des demandeurs dont une partie de la famille habite en France, comme les couples mixtes divorcés qui veulent rendre visite à leurs enfants restés dans l’Hexagone.

Marocains bloqués à l’étranger visas France

Une crise liée aux expulsions des migrants en situation irrégulière

Depuis plusieurs années, le sujet de l’expulsion des migrants en situation irrégulière crispe les autorités françaises.

Selon les chiffres fournis par le ministère de l’intérieur, entre janvier et juillet, l’administration ne serait parvenue à expulser vers le Maroc que 80 ressortissants entrés illégalement, sur les 3 301 obligations de quitter le territoire français délivrées par les préfectures.

Un chiffre contesté par Rabat, qui affirme avoir octroyé « 400 laissez-passer au profit de personnes en situation irrégulière » au cours des « huit premiers mois de l’année courante ».

ÉlémentChiffre ou information
Marocains bloqués à l’étranger32 000
Réduction des visas pour les ressortissants marocains et algériens50 %
Réduction des visas pour les Tunisiens30 %
Ressortissants marocains expulsés vers le Maroc entre janvier et juillet80
Obligations de quitter le territoire français délivrées3 301
Laissez-passer délivrés par le Maroc400
Visas délivrés aux Marocains en 2019346 000
Étudiants marocains en France43 000

« Ce n’est pas parce qu’on a une tête de Maghrébin qu’on est forcément marocain, algérien ou tunisien ! », M’jid El Guerrab, député de la 9e circonscription des Français de l’étranger.

En France, les procédures d’expulsion restent soumises à des règles strictes. Pour renvoyer vers son pays d’origine une personne en situation irrégulière, il faut d’abord prouver sa nationalité.

Or, les migrants concernés dissimulent très souvent leur origine.

« Ce n’est pas parce qu’on a une tête de Maghrébin qu’on est forcément marocain, algérien ou tunisien ! Et ces pays ne peuvent pas servir de déversoir des autres nationalités dont les Français ne veulent pas. Mais, lorsque la nationalité marocaine, par exemple, est avérée, leurs autorités consulaires délivrent toujours le laissez-passer », assure M’jid El Guerrab, député de la 9e circonscription des Français de l’étranger (Maghreb et une partie de l’Afrique de l’Ouest).

« En faisant porter le chapeau aux pays du Maghreb, on déplace le problème : qu’ils soient de bonne volonté ou pas, cela ne changera que partiellement le taux de réalisation des expulsions, explique de son côté le sociologue spécialiste des migrations Mehdi Alioua. Si les personnes tout juste arrivées sur le territoire sont plus facilement expulsables, la situation est beaucoup plus délicate pour celles qui résident en France depuis des années et qui y ont souvent un travail, une famille, leur vie. »

Le test PCR et les limites du retour vers le Maroc

Cette année, un nouvel obstacle s’est ajouté à ces difficultés administratives. Dans le prolongement de la pandémie de Covid-19, le royaume marocain exige désormais un test PCR négatif pour pouvoir accéder à son territoire.

Or, beaucoup de personnes en situation irrégulière refusent de s’y soumettre.

« En France, il n’existe pas de loi qui oblige quelqu’un à passer un test PCR », rappelle M’jid El Guerrab.

Mais « le Maroc n’acceptera pas de changer ses lois », a prévenu Nasser Bourita.

Cette exigence a ajouté une contrainte sanitaire à une procédure déjà marquée par les difficultés d’identification, de délivrance des laissez-passer et d’organisation des retours.

Des conséquences pour les familles, les étudiants et les malades

En 2019, l’administration avait délivré 346 000 visas aux Marocains pour un motif de tourisme, professionnel, de santé ou pour étudier.

Avec 43 000 personnes, les Marocains forment la première communauté d’étudiants étrangers en France, devant les Chinois.

« C’est une arme très maladroite, qui punit collectivement un pays. Surtout, on ne peut pas comparer ces personnes, qui ont une histoire forte avec la France, et dont ils parlent la langue, à des personnes irrégulières. Il y a là un amalgame racialiste », dénonce Mehdi Alioua.

Le durcissement des visas peut toucher des familles séparées, des étudiants, des salariés, des patients et des personnes qui se rendent régulièrement en France pour des raisons professionnelles ou personnelles.

« Chaque refus de visa doit être justifié par un motif préétabli dans une liste. Ils ne vont pas inventer un nouveau motif invoquant la non-collaboration du pays à la lutte contre l’immigration clandestine ! », remarque le député M’jid El Guerrab.

Les mineurs marocains bloqués en Espagne

Après les événements de Sebta survenus les 30 et 31 juillet, au cours desquels des dizaines de milliers de personnes ont franchi la bordure, le Maroc a clairement exprimé sa volonté de récupérer ses ressortissants mineurs.

Le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a annoncé que le Maroc entendait activer les voies juridiques et politiques nécessaires à leur retour, y compris pour ceux transférés sur le continent européen.

La question est simple : si le Maroc demande à reprendre ses enfants, pourquoi leur retour est-il si compliqué ?

La réponse espagnole est juridique. Un mineur étranger non accompagné n’est pas un adulte en situation irrégulière. Il relève d’un régime de protection particulier.

Son retour ne peut être automatique : chaque situation doit être examinée individuellement, son intérêt supérieur évalué et les conditions de sa prise en charge au Maroc vérifiées.

Ce principe est légitime. Mais il révèle aussi un paradoxe : une loi conçue pour protéger peut-elle produire un effet d’attraction ?

Mineurs marocains non accompagnés Espagne

Le cadre juridique espagnol et les effets d’attraction

Il ne serait pas sérieux d’affirmer que les lois espagnoles ont été élaborées pour attirer les mineurs marocains ou répondre au vieillissement démographique de l’Espagne.

Il serait toutefois naïf de nier que l’immigration joue un rôle croissant dans les équilibres démographiques et économiques européens.

L’Espagne est particulièrement concernée. Elle vient de régulariser plus de 500.000 personnes.

En 2023, elle a accueilli environ un million d’immigrants, soit le chiffre le plus élevé de l’UE cette année-là.

Cette réalité ne signifie pas que Madrid aurait organisé l’arrivée de mineurs marocains pour compenser son déclin démographique.

Elle montre plutôt qu’un système juridique peut créer des effets d’attraction sans que ceux-ci aient été explicitement recherchés au départ.

Lorsqu’un jeune sait qu’une fois en Espagne, son statut de mineur lui garantit une protection spécifique, empêche son refoulement immédiat et rend son retour long et complexe, cela constitue objectivement un facteur d’attraction et peut inciter certains à tricher sur leur âge ou leur identité.

Beaucoup disparaissent dans la nature dès leur transfert vers le continent.

N’est-ce pas un appel d’air à la migration et à la fraude sur l’âge. Beaucoup ne sont pas véritablement mineurs mais se déclare ainsi.

Les retours depuis Sebta et les décisions de justice

L’Espagne connaît parfaitement les difficultés liées au retour des mineurs marocains.

En janvier 2024, le Tribunal suprême espagnol a jugé illégaux les retours effectués depuis Sebta vers le Maroc en août 2021, faute de respect des procédures prévues : examen individuel, information du mineur, possibilité de l’entendre selon son degré de maturité et intervention du ministère public.

Madrid ne peut donc pas se contenter de dire : « Ils sont marocains, le Maroc les réclame, qu’ils repartent. »

La loi espagnole l’interdit.

Mais cette même loi peut aussi transformer la présence d’un mineur en situation durablement difficile à inverser.

L’accord bilatéral entre Madrid et Rabat

Le plus étonnant est que Madrid et Rabat ne partent pas de zéro.

Un accord bilatéral signé le 6 mars 2007 prévoit la coopération entre les deux pays pour prévenir l’émigration des mineurs non accompagnés, assurer leur protection et organiser leur retour concerté.

Ce retour doit s’effectuer dans le respect de l’intérêt supérieur de l’enfant, après vérification des conditions de réunification familiale ou de prise en charge institutionnelle.

Le problème n’est donc pas l’absence de cadre juridique.

Il réside dans l’écart entre les engagements politiques et leur application administrative et judiciaire.

« Si Madrid estime que certains mineurs marocains doivent rester en Espagne, qu’elle le dise et le justifie au cas par cas, au nom de leur intérêt supérieur et non d’une convenance démographique ou politique. » - Aziz Daouda

À qui revient la responsabilité de protéger les enfants ?

Pendant des années, les mineurs marocains arrivant en Espagne ont surtout été présentés comme une question relevant de la protection de l’enfance espagnole.

Aujourd’hui, le Maroc affirme qu’il s’agit aussi de ses ressortissants et demande à les reprendre.

La situation change de nature.

Ce n’est plus seulement une question migratoire : c’est une responsabilité partagée entre deux États.

Il faut alors poser une question dérangeante : l’intérêt supérieur du mineur consiste-t-il nécessairement à rester en Espagne ?

Comment définir son intérêt, est-ce dans sa famille ou dans un centre espagnol ?

La réponse ne peut être automatique.

Si un mineur dispose au Maroc d’une famille capable de l’accueillir ou d’une structure de protection adaptée, pourquoi son retour serait-il suspect par principe ?

À l’inverse, peut-on démontrer que son retour l’expose à la violence, à l’exploitation, à la traite ou à un environnement familial dangereux.

Qui est en mesure de trancher.

Ce n’est certainement pas un juge installé à Madrid.

Le Maroc ne demande pas à l’Espagne de violer son droit.

Il demande que les procédures existantes soient appliquées lorsque les conditions du retour sont réunies.

Rabat doit fournir les garanties nécessaires concernant l’identification des enfants, leurs familles et leur prise en charge.

Madrid doit, de son côté, accepter que protéger un enfant ne signifie pas nécessairement prolonger indéfiniment sa présence en Espagne.

Protéger un mineur signifie d’abord le ramener dans son environnement familial, lorsque celui-ci est sûr et capable de l’accueillir.

Le Maroc n’est pas connu pour maltraiter ses enfants.

Bien au contraire, il dispose de structures de protection et de prise en charge adaptées.

Entre accueil, protection et responsabilité consulaire

L’Europe ne peut pas fonder sa politique sur l’ambiguïté : lutter contre l’immigration clandestine tout en laissant s’installer des mécanismes d’appel d’air pour ensuite rendre le retour extrêmement difficile.

Le risque serait alors de transformer l’enfant, qui devrait être considéré exclusivement comme une personne vulnérable à protéger, en instrument involontaire d’une politique migratoire.

La même exigence de clarté concerne les Marocains bloqués à l’étranger : les familles doivent savoir à qui s’adresser, les malades doivent pouvoir accéder à leur traitement et les ressortissants privés de ressources ou de visa doivent obtenir une réponse précise.

Le Maroc ne demande pas que ses enfants soient abandonnés.

Il demande qu’ils puissent rentrer chez eux.

Rabat-Madrid : le Maroc réaffirme son attachement au retour des mineurs

tags: #le #maroc #ne #sai #pas #avcceuillir