La représentation des personnages noirs dans Astérix fait l’objet d’un débat récurrent, entre défense d’un humour fondé sur la caricature et dénonciation de clichés racistes.
En 2025, le personnage de Baba, célébrissime vigie des pirates des albums d’Astérix, apparaît dans le nouvel album, Astérix en Lusitanie, avec des traits et une manière de parler modifiés. Ces changements font suite à plusieurs polémiques sur ses attributs racistes.

Une polémique ancienne autour du Papyrus de César
Dans Le papyrus de César, dernier album d’Astérix publié ce jeudi, les Noirs ont la lèvre charnue et l’accent prononcé.
Des lèvres très charnues, un accent qui escamote les « R » comme à la grande époque des publicités « Y’a bon Banania » : l’album inédit d’Astérix, Le papyrus de César, paru ce jeudi, ne bouleverse pas les habitudes.
Les quelques personnages noirs sont identiques à ceux créés il y a cinquante-quatre ans par Uderzo et Goscinny.
Une tradition pour les uns, une offense pour les autres.
Le nouvel Astérix caracole en tête des ventes, tous livres confondus, depuis 5 semaines.
« La potion magique a encore frappé ! », s’exclame Le Parisien.
Le nouvel album d’Astérix, Le Papyrus de César, sorti le 22 octobre, a fait un démarrage époustouflant : d’emblée à la première place des ventes, il a attiré 600 000 acheteurs dès la première semaine.
Le premier jour, la seule Fnac annonçait 20 000 albums vendus.
Ce qui « place ce 36e album d’Astérix en très bonne position pour faire aussi bien, sinon mieux que le précédent Astérix chez les Pictes : 2,4 millions d’exemplaires vendus en France et 5 millions dans le monde ».
Les « scribes numides » et les clichés raciaux
Ce n’est en tout cas pas pour incitation à la consommation de stupéfiants que ce 36e album a été attaqué, mais pour sa façon de représenter les Noirs.
Des personnages muets et caricaturaux
« Astérix est-il raciste ? »
Difficile, assure Charlotte Lazimi dans L’Express, en lisant Le Papyrus de César, de ne pas remarquer « les scribes numides ».
« On dit aujourd’hui “nègre littéraire” », plaisantent les auteurs en bas de la case qui introduit les personnages.
Ces personnages muets et noirs sont dessinés dans la tradition classique néocolonialiste, à la façon de Hergé dans Tintin au Congo.
En 2015, on peut s’interroger sur la pertinence d’une telle vision.
Les scribes noirs sont les ancêtres des « nègres littéraires », plaisantent les auteurs d’Astérix.
Dans le récit, l’un deux - du nom de Bigdatha - prend l’initiative de voler le chapitre censuré des mémoires de Jules César.
Étrangement, il confie ce manuscrit à un Gaulois, inspiré de Julian Assange.
Pourquoi ne serait-il pas lui-même le héros de l’histoire plutôt qu’un personnage secondaire ?
Une représentation régulièrement contestée
La polémique n’est pourtant pas nouvelle, rappelle la journaliste.
Pour la sortie d’Astérix chez les Pictes en 2013, le site Outre-mer 1ère s’intéresse déjà au sujet.
Un constat : dans l’ensemble de la BD, les hommes noirs ont tous le même physique.
La plupart du temps, ce sont des esclaves.
Ce processus s’applique aussi au cinéma français.
On ne permet pas aux noirs de tenir des premiers rôles.
Ils sont toujours des subalternes.
Le personnage de Baba, symbole du débat
Par ailleurs, un héros secondaire de la série, récurrent, le pirate Baba, chargé de guetter les bateaux depuis la hune, est doté d’un énorme accent africain - si l’on en juge par sa façon de ne pas prononcer les « R ».
Surtout, il ne sait pas lire.
Lors de l’exposition consacrée à Astérix à la bibliothèque nationale en octobre 2013, Lilian Thuram avait confié son malaise devant le pirate Baba, dont le langage agace.
« Je ne m’identifiais pas à lui », confie l’ancien footballeur, qui préfère évidemment l’intelligent héros Astérix.
Une lecture partagée par la Brigade Anti Négrophobie : « La représentation des noirs est toujours négative. Les jeunes ne peuvent pas se projeter en lisant cette bande dessinée. »

La transformation de Baba en 2025
Le personnage de Baba dans le nouvel album d’Astérix a été modifié par les créateurs qui ont supprimé ses grosses lèvres rouges et sa façon de ne pas prononcer les « r ».
Ces changements font suite à plusieurs polémiques sur ces attributs racistes.
« L’humour a évolué, les codes aussi », confie Fabcaro, le scénariste de l’album Astérix en Lusitanie.
« Les Gau… Les Gaugau… Les Gaulois !!! »
Baba, célébrissime vigie des pirates des albums d’Astérix, apparaît, comme il se doit, dans le nouvel album, Astérix en Lusitanie.
Mais, ô surprise, il a changé de traits sous les crayons du dessinateur Didier Conrad, et ne s’exprime plus de la même manière sous la plume du scénariste Fabcaro.
Exit les grosses lèvres rouges du personnage.
Et terminée également sa façon de ne pas prononcer les « r » pour imiter un accent africain.
Ces attributs du personnage créé par Albert Uderzo et René Goscinny étaient régulièrement pointés pour leur dimension raciste.
En 2025, ils sont enfin abandonnés.
Une évolution signalée dans l’album
D’ailleurs, l’abandon de ces clichés racistes est subtilement souligné dans l’album Astérix en Lusitanie.
Les pirates s’étonnent que Baba « prononce les “R” lui maintenant » au moment où l’imperturbable vigie signale « Galère phénicienne droit devant ! ».
Puis, quand Baba fait un jeu de mots pour moquer la énième déconvenue des pirates, leur chef Barbe-Rouge s’agace : « Quelqu’un pour lui faire ravaler ses grands airs ? »
Ce changement arrive dix ans après une polémique ayant entouré la sortie du 34e album d’Astérix, Le papyrus de César, dans lequel Baba apparaissait avec son accent et ses grosses lèvres rouges, analphabète.
Dans le même album, des « scribes numides », personnages noirs caricaturaux et muets, étaient assimilés par les auteurs à des « nègres littéraires ».
Deux lectures opposées de la caricature
La défense d’un humour fondé sur les stéréotypes
Nicolas Rouvière, maître de conférence à l’université de Grenoble, auteur de trois ouvrages sur le célèbre Gaulois, dont Le Complexe d’Obélix, rappelle que ce personnage de Baba est la parodie d’un personnage d’une autre bande dessinée, Le Démon des caraïbes.
« Astérix joue sur les stéréotypes, que ce soit au sujet des noirs, des Helvètes, des hispaniques, des Anglais, des juifs, analyse Nicolas Rouvière.
C’est une moquerie des représentations à prendre au second degré.
Uderzo et Goscinny jouent sur l’image du noir africain jovial.
À aucun moment, il n’est question de dévaloriser ou d’humilier.
Il n’y a aucun racisme à y voir. »
Le principe d’Astérix : reprendre ces clichés et les pousser à l’extrême.
« Ils sont ainsi vidés de leur sens.
C’est ce qui fait tout le comique de la série », plaide Nicolas Rouvière.
Toute l’œuvre de Goscinny se fonde sur cette confrontation entre le rebelle - le Gaulois dans Astérix - ou le sauvage et l’homme socialisé.
« Les barbares, les indigènes y sont toujours plus polis et intelligents, moins violents que les hommes dits civilisés.
Goscinny inverse volontairement les représentations. »
La critique de la répétition des rôles subalternes
Ce qui interpelle le plus la Brigade Anti Négrophobie, ce n’est pas le physique « grossier » des personnages, issu « d’une longue tradition ».
Pour le collectif, le racisme inconscient est plus dangereux.
« Nous sommes en droit de nous interroger sur les “scribes numides muets” dans Le Papyrus de César, explique un porte-parole du groupe.
Dans le récit, l’un deux - du nom de Bigdatha - prend l’initiative de voler le chapitre censuré des mémoires de Jules César.
Étrangement, il confie ce manuscrit à un Gaulois, inspiré de Julian Assange.
Pourquoi ne serait-il pas lui-même le héros de l’histoire plutôt qu’un personnage secondaire ?
Ce processus s’applique aussi au cinéma français.
On ne permet pas aux noirs de tenir des premiers rôles.
Ils sont toujours des subalternes. »
La question des clichés dans Astérix en Lusitanie
La métamorphose de Baba intervient par ailleurs dans un album où se pose la question des clichés xénophobes et de l’humour.
En voyageant dans l’antique Portugal, Astérix et Obélix rencontrent un peuple qui est, bien sûr, victime de lieux communs sur leurs coutumes et leur apparence.
« On nous attendait là-dessus, explique le scénariste Fabcaro.
Représenter nos personnages portugais avec une pilosité abondante, c’était hors de question. »
Le dessinateur Didier Conrad confirme : « On aurait aussitôt été accusés de faire du “bodyshaming” ! »
Un débat qui dépasse la question du racisme
Les critiques adressées à Astérix ne concernent pas uniquement la représentation des personnages noirs.
En 2011, Michel Serres suscite l’émoi des fans du petit Gaulois en le critiquant sur France Info.
Dans une de ses chroniques, le philosophe dénonce « l’apologie de la force brute, de la drogue et le mépris de la culture ».
Les Gaulois se défendent grâce à une potion magique aux effets limités dans le temps, qui les rend invincibles.
Et le barde Assurancetourix est souvent bâillonné, tant sa musique divise le village.
Michel Serres y voit une attaque de la culture et un village accro à la potion magique et forcément violent.
Devant la levée de bouclier (arverne...), le philosophe réagit et présente ses excuses.
Critiquer le mythe d’Astérix, c’est s’attaquer à un menhir.
Une série confrontée à l’évolution des sensibilités
Astérix marche aussi très bien dans le reste du monde, avec les problèmes de traduction afférents.
En grand-breton, Panoramix se dit Getafix.
Avec, on imagine, autant de problèmes de traduction, comme l’a constaté Frédéric Potet en rencontrant pour M le Magazine du Monde la Britannique Anthea Bell, 79 ans, seule traductrice au monde à avoir adapté dans sa langue la totalité des 36 albums d’Astérix, avec « une liberté littéraire qui pourrait presque lui conférer le statut de coauteure de la série dans sa version anglaise ».
Son apport le plus notable concerne probablement les noms des personnages.
Si Obélix et Astérix ont gardé le leur, asterisk et obelisk existent en anglais, Anthea Bell a dû rebaptiser quelque 400 protagonistes.
Le barde Assurancetourix est ainsi devenu Cacofonix - l’équivalent anglais d’assurance tous risques, all risk insurance, n’offrant aucun potentiel humoristique.
Pour les mêmes raisons, le chien Idéfix a été baptisé Dogmatix outre-Manche, et le chef Abraracourcix à l’embonpoint généreux s’appelle, lui, Vitalstatistix, vital statistics signifiant notamment mensurations.
La trouvaille la plus osée d’Anthea Bell reste toutefois Getafix, le nom anglais donné au druide Panoramix.
Dans le langage des consommateurs de drogue, « to get a fix » signifie « avoir sa dose » - de là à considérer les Gaulois « camés » à la potion magique…
La traduction montre ainsi que les jeux de mots, les accents et les caricatures ne produisent pas les mêmes effets selon les langues et les époques.
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Le débat autour d’Astérix oppose donc plusieurs interprétations : pour certains, les personnages sont les éléments d’un univers comique qui exagère tous les stéréotypes ; pour d’autres, la répétition d’une apparence, d’un accent et d’un rôle social négatif peut entretenir une représentation raciste, même lorsque l’intention humoristique n’est pas explicitement hostile.