À Montmartre, la présence des autocars de tourisme est depuis longtemps au cœur d’un conflit entre habitants, pouvoirs publics et professionnels du tourisme. Stationnement prolongé, moteurs allumés, fumées d’échappement, bruit et encombrement de la chaussée ont nourri une contestation durable dans les rues situées au pied de la butte.
Cette bataille a déjà connu une étape décisive avec l’entrée en vigueur d’un arrêté préfectoral interdisant le stationnement des autocars dans le secteur. Les véhicules pouvaient seulement s’arrêter quinze minutes pour déposer et reprendre leurs clients, avant de rejoindre un parking situé plus loin.
Une interdiction destinée à libérer les boulevards
Sur plusieurs balcons des boulevards Rochechouart et de Clichy (IXe et XVIIIe arrondissements), on trouve encore des pancartes reprenant chacune le même slogan : « Non aux autocars ».
Mais, depuis hier, les habitants de ces immeubles situés au pied de la butte Montmartre peuvent se frotter les mains, respirer à plein poumon et ranger leurs panneaux revendicatifs.
Ils viennent de gagner leur longue bataille contre la présence permanente des autocars de tourisme dans ce secteur très touristique de la capitale.
Selon à un arrêté préfectoral, entré en application hier, ces véhicules sont désormais interdits de stationnement.
Désormais, les cars de tourisme pourront seulement s'arrêter un maximum de quinze minutes pour déposer et reprendre leurs clients (et ce à côté du lycée Jacques-Decour).
En cas de stationnement de plus longue durée, ils devront aller se garer plus loin, au parking Cardinet, dans le XVIIe arrondissement.
Mais plus question, comme par le passé, d'attendre de longues minutes, moteur allumé, le long de la chaussée sur les boulevards.
| Règle | Disposition |
|---|---|
| Stationnement dans le secteur | Interdit |
| Arrêt autorisé | Un maximum de quinze minutes |
| Lieu de prise en charge | À côté du lycée Jacques-Decour |
| Stationnement prolongé | Parking Cardinet, dans le XVIIe arrondissement |
| Sanction | Une amende s'élevant à 900 F, voire carrément l'immobilisation du véhicule |
Les chauffeurs tentés d'ignorer cette mesure risquent une amende s'élevant à 900 F, voire carrément l'immobilisation du véhicule.
Hier, des policiers étaient justement sur le terrain pour distribuer des dépliants d'explication aux chauffeurs et indiquer aux autocaristes étrangers les nouvelles règles à suivre.

Le soulagement des riverains
Dans le quartier, la nouvelle n'a pas tardé à se répandre.
« C'est bien plus qu'un soulagement », lance un kiosquier installé depuis douze ans dans le quartier.
« A cause des autocars, les gens ne se garaient plus et je perdais des clients. Sans compter bien sûr la fumée des pots d'échappement, que l'on devait supporter hiver comme été, au point parfois de pratiquement tomber dans les pommes. »
Chantal, responsable d'un magasin de vêtements, connaît bien le problème : « Toute la journée, les cars déposent des touristes devant le magasin. Non seulement cela ne nous rapporte rien, mais il y a en outre le bruit et la pollution. Depuis deux ans, j'ai des problèmes de bronchites à répétition. »
Les habitants dénonçaient ainsi une présence permanente qui affectait à la fois la circulation, l’accès aux commerces, la qualité de l’air et les conditions de vie dans le quartier.
Les professionnels du tourisme contestent la mesure
Du côté des professionnels du tourisme en revanche, c'est le mécontentement qui domine.
Tour-opérateurs, hôteliers installés autour de la butte, ainsi que les nombreux petits vendeurs de souvenirs vivant du va-et-vient des touristes, tous doutent de l'intérêt de cette décision.
« C'est surtout une mesure politique qui intervient juste avant les élections, estime Georges, un chauffeur d'autocar habitué du quartier. Comment fera-t-on pour déposer ou reprendre nos groupes de touristes quand il y aura vingt ou trente cars en même temps à l'endroit prévu ? On va nous faire tourner dans les rues et cela va dégager de la pollution supplémentaire. »
La préfecture de police dit justement réfléchir à d'autres lieux de stationnement dans le secteur pour éviter ce type de nuisance.
Un conflit qui dépasse Montmartre
L'irruption des cars de tourisme dans la vie parisienne ne date pas d'hier ; mais elle prend aujourd'hui une allure torrentielle.
Une pétition demandant qu'on interdise l'accès de la butte Montmartre aux énormes cars de tourisme vient de recueillir, dans ce quartier de Paris, près de trois mille signatures.
Dans d'autres quartiers qui subissent l'assaut des mastodontes - autour de Notre-Dame, à la Madeleine, rue de Rivoli - c'est également la grogne.
La « plateforme des comités parisiens d'habitants », qui groupe de nombreuses associations d'arrondissement, a publié un communiqué en forme de déclaration de guerre : « Ces cars de plus en plus volumineux, inesthétiques et polluants, envahissent les sites prestigieux de la capitale. Leurs nuisances atteignent tous les Parisiens. »
Le mécontentement est tel que les maires de cinq arrondissements du centre (1er, 4e, 7e, 8e et 9e) ont profité d'une séance du Conseil de Paris pour demander au préfet de police ce qu'il comptait faire.
Le préfet a rétorqué qu'il appartenait à la Ville de dégager des emplacements pour que les cars puissent se garer, qu'il menait une enquête sur les solutions adoptées dans les capitales étrangères, et que ses hommes allaient accentuer la répression.
Une présence massive dans les quartiers touristiques
À Montmartre, près de la tour Eiffel ou des grands magasins, les autocars saturent l’espace public.
La mairie promet des mesures pour endiguer cette « invasion ».
Stationnement en double file, blocage des passages piétons, embouteillages permanents : pour Julie Meynard, riveraine depuis dix ans, la situation est devenue insupportable.
« Une invasion », souffle-t-elle, excédée de voir sa rue inaccessible.
Elle avait déjà alerté les pouvoirs publics en 2023 par une pétition, dénonçant une conséquence directe du « surtourisme » qui transforme la vie quotidienne des habitants.
Depuis plusieurs mois, la mairie de Paris constate une reprise massive du tourisme, revenu à son niveau d’avant-pandémie.
Mais cette fréquentation se concentre sur quelques sites : Montmartre, la tour Eiffel, le Quartier latin ou les Champs-Élysées.
« Il faut stabiliser le nombre de touristes, il faut réguler », insiste Frédéric Hocquard, adjoint à la maire en charge du tourisme.
Selon lui, entre 500 et 600 autocars pénètrent chaque jour dans la capitale, entraînant « une suractivité et une suroccupation de l’espace ».
L’élu souhaite à terme « exclure les cars de tourisme » du cœur de la ville.
Les arguments des élus et les limites de la régulation
« Je suis déçu de votre réponse, lui a dit aussitôt M. François Lebel, maire (RPR) du 8e. Les solutions annoncées sont inadéquates et dérisoires. Il faut changer de politique, quitte à renoncer à l'abattage touristique pratiqué dans la capitale et qui va à rencontre des intérêts de la ville et des commerçants. »
Il est vrai que le rodéo automobile qui, en une journée ou deux, offre aux visiteurs un Paris de carte postale contemplé à travers une vitre, rend bien mal compte des charmes de la capitale.
Mais, surtout, ses vrais bénéficiaires sont les « autocaristes » et non plus les restaurateurs et les commerçants, qui, eux, misent plutôt sur la flânerie piétonnière.
Le débat oppose donc deux conceptions du tourisme parisien : celle d’une visite rapide organisée autour des principaux monuments et celle d’une découverte plus lente, susceptible de profiter davantage aux commerces de proximité.
Pourquoi les visiteurs continuent de dépendre des autocars
Ces bus, dont la quasi-totalité roulent encore au diesel, sont plébiscités par les tours-opérateurs.
Pour les guides, impossible de s’en passer.
« Voyager à 40 en métro, ce n’est pas faisable. Je peux perdre des gens dans la foule », reconnaît Mert Oz, guide turc croisé avec son groupe au pied de Montmartre.
Même constat pour Aiden Zhang, touriste chinoise, qui avoue se sentir incapable de s’orienter seule dans la ville.
Pour ces visiteurs, le car reste la seule manière d’enchaîner en deux jours les grandes étapes : Notre-Dame, l’Opéra, Montmartre, la tour Eiffel.
La question ne se limite donc pas au stationnement. Elle concerne aussi l’organisation des circuits, la sécurité des groupes, la capacité des transports publics et la possibilité de déposer puis de reprendre plusieurs dizaines de passagers dans un espace réduit.
Une profession sur la défensive
Du côté des autocaristes, la critique est jugée injuste.
« Ce mode de transport est incontournable à l’étranger. Le stigmatiser serait un manque à gagner énorme pour la chaîne touristique », plaide Ingrid Mareschal, déléguée générale de la Fédération nationale des transports de voyageurs.
Elle accuse la mairie d’avoir supprimé trop de places de stationnement dédiées, poussant les chauffeurs à se garer n’importe où.
Boulevard Haussmann, certains bus sont ainsi alignés en warning sur les pistes cyclables.
L’un d’eux, conduit par Gilberto Almeida, vient de récolter une amende de 135 euros pour s’être arrêté sur une voie de bus près de l’Olympia.
Pour les professionnels, l’absence d’emplacements adaptés risque ainsi de déplacer le problème plutôt que de le résoudre. Pour les habitants, au contraire, la multiplication des arrêts irréguliers confirme la nécessité de réduire la place accordée aux autocars dans les quartiers les plus fréquentés.
Une bataille ancienne mais toujours vive
Le bras de fer entre mairie et secteur n’est pas nouveau.
Déjà, lors de l’instauration de la zone à trafic limité dans le centre de Paris, en novembre 2024, les autocars avaient échappé in extremis à une interdiction totale.
Mais pour l’exécutif parisien, la question est devenue centrale.
Alors que la capitale prépare les grands rendez-vous touristiques des prochaines années, la régulation de ces flux apparaît comme un enjeu à la fois écologique, urbain et politique.
La restriction appliquée au pied de Montmartre s’inscrit ainsi dans une histoire plus longue, marquée par les pétitions d’habitants, les arrêtés préfectoraux, les demandes des maires et les réactions des professionnels.
Paris veut interdire les bus touristiques dans son centre-ville
Les principaux points de tension
- Occupation de l’espace public : les autocars stationnent en double file, bloquent les passages piétons et aggravent les embouteillages.
- Pollution : la quasi-totalité des bus concernés roulent encore au diesel et peuvent rester moteur allumé pendant l’attente.
- Qualité de vie : les riverains dénoncent le bruit, les fumées et l’accès rendu difficile aux rues et aux commerces.
- Organisation touristique : les guides et les tours-opérateurs considèrent le car indispensable pour déplacer des groupes importants.
- Stationnement : la suppression de places dédiées est accusée de pousser les chauffeurs à s’arrêter dans des emplacements inadaptés.
- Économie locale : les commerçants ne perçoivent pas tous les mêmes effets de la fréquentation touristique concentrée.
- Régulation : la mairie souhaite stabiliser les flux et envisage d’exclure les cars de tourisme du cœur de la ville.
À Montmartre, l’interdiction du stationnement a donc apporté un soulagement aux habitants, tout en ouvrant une nouvelle phase de négociation sur les lieux de dépose, de reprise et de stationnement des groupes touristiques.