Françoise de Graffigny publie les Lettres d’une Péruvienne en 1747 après avoir tenté une carrière dans l’écriture théâtrale et fréquenté les salons où elle a rencontré Voltaire, Marivaux, Rousseau, d’Alembert et Diderot.
Après avoir été capturée par les Français, la jeune héroïne péruvienne, Zilia, découvre le monde et notamment la bonne société parisienne. Placée dans un couvent, Zilia maîtrise désormais la langue française et consacre son temps à lire et à étudier la société française.
Dans les lettres, la civilisation européenne est confrontée à ce que Zilia a connu dans son pays natal, au Pérou. La démarche comparative, développée dans la subordonnée « Au lieu que… », égratigne ici d’emblée le « gouvernement de cet Empire », radicalement opposé à celui du Pérou, comme le montre l’adverbe « entièrement ».
Aza, à qui Zilia s’adresse, ignore tout de l’Europe. Cet artifice énonciatif pousse Zilia à consigner ses découvertes avec un souci didactique, tout en forçant le lecteur à envisager d’un œil neuf, plus critique, ce qui se pratique dans son propre pays, en le remettant en perspective.

Un regard étranger pour critiquer la société française
Sensible aux failles du monde qu’elle découvre, Zilia s’étonne et s’insurge contre l’organisation politique et sociale des Européens, profondément inégalitaire.
Françoise de Graffigny s’inscrit dans la mouvance du siècle des Lumières, fécond en réflexions politiques. Dans son roman, Zilia relate ses découvertes des usages et des institutions de la France et les présente à Aza ; son regard d’étrangère favorise, pour le lecteur français, un recul stimulant.
Les désordres et manquements politiques font partie, dans la lettre 20, de ses « peines [d’] esprit ». Marqué par la subjectivité de l’autrice, cet extrait pose un regard critique sur le pouvoir tel qu’il est exercé en France et sur les inégalités induites.
Zilia tâche d’exposer ses observations en adoptant un ton didactique. Cependant, loin de rester neutre, elle s’émeut et s’insurge de ce dont elle est témoin ; elle développe une critique sociale et politique.
Deux modèles de gouvernement opposés
Le gouvernement de cet Empire, entièrement opposé à celui du tien, ne peut manquer d’être défectueux. Au lieu que le Capa-Inca est obligé de pourvoir à la subsistance de ses peuples, en Europe les Souverains ne tirent la leur que des travaux de leurs sujets ; aussi les crimes et les malheurs viennent-ils presque tous des besoins mal satisfaits.
Le complément de nom « de cet empire » donne d’emblée une tonalité satirique. Le syntagme « Capa Inca », prononcé « Sapa Inca », crée un jeu de mots sur l’adjectif latin « sapiens » et place le gouvernement inca sous l’égide de la sagesse.
La démarche comparative, développée dans la subordonnée « Au lieu que… », oppose radicalement le gouvernement européen à celui du Pérou. Deux organisations politiques et sociales se font face.
Ensuite, on ne peut qu’être surpris du premier verbe employé pour qualifier le mode de gouvernement de l’Empire Inca : « est obligé ». Alors que les gouvernements européens sont des monarchies absolues de droit divin, qui fixent les devoirs de leurs sujets, le gouvernement inca se caractérise d’abord et avant tout par ses devoirs envers ses peuples.
Contrairement au roi de France, Louis XV à l’époque de Graffigny, qui exploite ses sujets, le Capa-Inca a le devoir de se préoccuper du bien commun. Le déséquilibre entre la poignée de « Souverains » et la masse malmenée des « sujets », citoyens soumis à l’autorité du souverain, favorise l’indignation : ce mode de gouvernement paraît alors peu légitime.
| Empire inca | Europe |
|---|---|
| Le Capa-Inca est obligé de pourvoir à la subsistance de ses peuples. | Les Souverains ne tirent leur subsistance que des travaux de leurs sujets. |
| Le gouvernement a des devoirs envers les peuples. | Les sujets sont soumis à l’autorité du souverain. |
| Le pouvoir vise le bien commun. | Les besoins mal satisfaits engendrent crimes et malheurs. |
Graffigny distille d’autres piques à travers la dénomination du peuple : le peuple dans l’Empire Inca est dénommé « ses peuples ». Au contraire, les peuples européens sont dénommés « leurs sujets », le terme « sujets » renvoyant à la monarchie absolue et marquant un lien de sujétion entre le peuple et le souverain.
Enfin, le terme de « subsistance » fait l’objet d’une nouvelle inversion polémique sous la plume de Graffigny. Alors que le gouvernement inca n’existe que pour assurer la subsistance de ses peuples, ce qui constitue une pratique de bon gouvernement, les gouvernements européens utilisent leurs sujets pour assurer leur propre subsistance.
Les sujets sont ainsi victimes de « travaux » et de « besoins mal satisfaits », ce qui engendre, selon Zilia, des « crimes » et des « malheurs » ; le vocabulaire sentencieux est sans appel. L’exploitation des citoyens et les inégalités criantes font le lit de la misère et de la décadence.
Une monarchie tyrannique
Les premiers paragraphes présentent une monarchie tyrannique qui s’exerce sur des sujets exploités. Le gouvernement européen est défini par opposition au gouvernement inca, présenté comme un modèle de responsabilité politique.
À travers Zilia, Graffigny critique en effet le système économique dans la monarchie absolue. En étant le seul créateur de richesse, le souverain absolu paralyse tout : l’économie, la charité potentielle des sujets entre eux, l’initiative.
Il devient le maître de tout comme le montrent les termes « vie » et « état ». Il est comme un maître qui dispose de sujets esclaves sur lesquels il a droit de vie et de mort.
Ainsi, règnent l’arbitraire et la disproportion comme le suggère l’antithèse « ce souverain répand ses libéralités sur un si petit nombre de ses sujets en comparaison de la quantité des malheureux ».
Graffigny montre que la monarchie absolue a perdu le sens du bien commun et protège ses sujets à l’aide de faveurs ou d’avantages arbitraires. C’est l’anti-portrait du bon gouvernement.
La misère des différentes catégories sociales
Dans ces trois paragraphes, Zilia précise le sort misérable des trois principales strates des « sujets », dans un mouvement de crescendo : les « Nobles », puis le « commun des hommes », à savoir le peuple industrieux, et enfin les « malheureux » qui vivent de charité. Les ravages d’un gouvernement inadapté n’épargnent personne !
La noblesse : une magnificence seulement apparente
Le malheur des Nobles en général naît des difficultés qu’ils trouvent à concilier leur magnificence apparente avec leur misère réelle.
Graffigny, à travers Zilia, se lance ensuite dans une étude sociologique et économique de la société française. Elle aborde d’abord ce qu’elle considère constituer la tragédie des familles de la noblesse, avec l’antithèse « magnificence apparente / misère réelle ».
Le vocabulaire employé pour qualifier la situation de ces familles nobles appartient au registre tragique : « malheurs », « difficultés », « misère réelle ».
La décadence de la noblesse perce dans l’antithèse « magnificence apparente » et « misère réelle » : tous, nobles compris, souffrent donc de ce système arbitraire.
La suite laisse transparaître une critique de la bourgeoisie d’argent qui est en train de déclasser la noblesse de sang et de mérite.
Le peuple industrieux et la mauvaise foi
Le commun des hommes ne soutient son état que par ce que l’on appelle commerce, ou industrie ; la mauvaise foi est le moindre des crimes qui en résultent.
Graffigny fait référence à un changement de paradigme emblématique des tensions du XVIIIe siècle : le remplacement de la noblesse par la bourgeoisie qui, malgré sa réussite dans le commerce et l’industrie, valeurs montantes du siècle, reste pour Graffigny « le commun des hommes ».
Zilia met ensuite en relief le sort peu enviable du « commun des hommes » grâce à la négation restrictive « ne soutient son état que par ». Notons qu’elle multiplie les efforts didactiques pour expliquer à Aza une réalité culturelle qui lui est étrangère, comme l’atteste la tournure « par ce qu’on appelle commerce, ou industrie ».
Ces activités, qui impliquent des échanges monétaires, peuvent, selon Zilia, entraîner de la « mauvaise foi » et divers « crimes », vices moraux liés à l’appât individuel du gain.
Le présent de vérité générale, notamment dans « naît » et « soutient », accentue la portée de la dénonciation. La phrase prend ainsi l’allure d’une maxime.
Les Incas n’utilisaient pas de monnaie ; chacun se mettait au service de la communauté et recevait en échange vivres et assistance. Zilia considère ce système comme vertueux.
Les plus démunis et la charité
Une partie du peuple est obligée pour vivre, de s’en rapporter à l’humanité des autres ; les effets en sont si bornés, qu’à peine ces malheureux ont-ils suffisamment de quoi s’empêcher de mourir.
Graffigny crée ensuite un effet de zoom sur « Une partie du peuple », très probablement ce que l’on nomme le Tiers-État, les travailleurs de la société féodale.
L’héroïne s’intéresse enfin au sort des plus démunis, dont l’existence même leur échappe, comme en témoigne la tournure passive : « est obligée pour vivre ».
Graffigny reproche au système monarchique de compenser la précarité du Tiers-État par l’« humanité des autres », c’est-à-dire par la charité. Mais elle condamne surtout la pingrerie des élites qui demeure « si bornée ».
Sur ce sujet, Graffigny a donc une conception très classique, presque médiévale de la politique sociale car elle ne remet pas en cause la charité.
Le substantif « ces malheureux » montre que Zilia s’émeut d’un système qui les met en danger de mort. La société française apparaît ainsi incapable de garantir à chacun les conditions minimales de l’existence.
Un système économique fondé sur la possession
Dans la continuité de son raisonnement, qui fustige de criantes inégalités entre le peuple et ses dirigeants, c’est à l’argent et à la terre que s’en prend désormais Zilia.
Le champ lexical de l’économie, avec « acquérir », « donnée », « posséder », « avoir » et « recevoir », souligne que Graffigny aborde la question de la richesse des nations.
Ce champ lexical est aussi le champ lexical de la possession comme si, dans le monde actuel, la dimension de l’être était remplacée par celle de l’avoir.
La propriété privée et l’accaparement des terres
Sans avoir de l’or, il est impossible d’acquérir une portion de cette terre que la nature a donnée à tous les hommes.
Elle s’intéresse ainsi aux possessions terriennes : la terre est, dans la France rurale du XVIIIe siècle, un important facteur d’organisation sociale puisqu’elle permet des revenus et consolide ainsi le statut social.
L’incongruité de la propriété privée est soulevée par la subordonnée relative : « cette terre que la nature a donnée à tous les hommes ».
L’antithèse « une portion de cette terre que la nature a donnée à tous les hommes » rappelle le phénomène d’accaparement des terres par un petit nombre et l’injuste et inégale répartition des biens entre les hommes.
Les hommes doivent d’abord payer pour avoir ce qui devrait déjà leur appartenir. Zilia souligne ainsi l’aberration d’un système économique dans lequel l’accès à la terre dépend de la possession préalable d’une richesse.
Dans son Discours sur l’origine de l’inégalité (1754), le philosophe des Lumières Jean-Jacques Rousseau jette lui aussi un regard très critique sur la propriété privée, qu’il considère comme étant à l’origine d’inégalités dommageables.
L’or au centre de la société
Sans posséder ce qu’on appelle du bien, il est impossible d’avoir de l’or.
En évoquant l’« or » en début de phrase, Graffigny revient subtilement aux origines de la colonisation espagnole et fait ironiquement de l’or le centre de tout.
Zilia souligne ensuite une seconde contradiction, « par une inconséquence… » : c’est l’orgueil qui semble diriger la société française.
Si l’or abonde dans le Temple du Soleil, il n’y est pas estimé plus que de raison. L’Europe, au contraire, voue un culte aux richesses, ce que soulignent les parallélismes de construction : « Sans avoir de l’or, il est impossible… », « Sans posséder […] il est impossible… ».
Les inégalités et les valeurs morales perverties « impatientent la raison » et vont à l’encontre du bon sens.
Le glissement du bien moral vers le bien économique
Graffigny montre subtilement qu’un nouveau lexique est en train de s’installer et de remodeler les esprits : c’est peut-être là que la charge satirique est la plus virulente.
En précisant « ce que l’on appelle du bien », elle suggère le glissement de sens du terme « bien » du sens moral au sens économique, comme si l’économie et les valeurs bourgeoises éclipsaient la morale et la générosité désintéressée.
Le bien perd sa dimension philosophique et spirituelle pour ne devenir qu’une notion économique.
Le champ lexical de la philosophie, « inconséquence », « lumières naturelles », « raison », « insensée », précédé du verbe « blesse », souligne le hiatus entre la raison et le fonctionnement économique en cours dans le pays.
Ces inégalités et ces valeurs morales perverties qui « impatientent la raison » vont à l’encontre du bon sens. La société française apparaît donc comme une société qui a renversé l’ordre naturel des valeurs.
Le pouvoir royal et la distribution arbitraire des richesses
Ce Souverain répand ses libéralités sur un si petit nombre de ses sujets, en comparaison de la quantité des malheureux, qu’il y aurait autant de folie à prétendre y avoir part, que d’ignominie à se délivrer par la mort de l’impossibilité de vivre sans honte.
En toute fin de texte, Zilia condamne les conséquences préjudiciables de cet accaparement des richesses par quelques-uns.
Seul un nombre infime de gens, « un si petit nombre de ses sujets », bénéficie du système. Le souverain protège ses sujets à l’aide de faveurs ou d’avantages arbitraires.
Ainsi règne la disproportion entre « un si petit nombre de ses sujets » et « la quantité des malheureux ». La richesse distribuée par le pouvoir ne répond pas aux besoins réels de la population.
Il serait aussi insensé de chercher à obtenir les faveurs du roi, « prétendre y avoir part », que déshonorant de se suicider, « se délivrer par la mort », si on n’y est pas parvenu, en raison de l’« impossibilité de vivre sans honte ».
Les plus pauvres se trouvent donc dans une impasse insoutenable. Ils ne peuvent ni accéder aux richesses ni recevoir dignement l’aide d’autrui, puisque la société attache de la honte à cette dépendance.
Une phrase qui exprime la conséquence
La phrase suivante constitue un exemple important pour l’étude de la proposition subordonnée :
« Ce Souverain répand ses libéralités sur un si petit nombre de ses sujets, en comparaison de la quantité des malheureux, qu’il y aurait autant de folie à prétendre y avoir part, que d’ignominie à se délivrer par la mort de l’impossibilité de vivre sans honte. »
« Ce Souverain répand ses libéralités sur un si petit nombre de ses sujets » forme la proposition principale ; « qu’il y aurait autant de folie […] » constitue une proposition subordonnée.
Le lien entre ces deux propositions est assuré par la conjonction de subordination corrélative « si… que » ; la subordonnée remplit donc une fonction de complément circonstanciel de conséquence.
La locution « si… que » met en relation l’importance limitée du nombre de bénéficiaires et la conséquence absurde de cette situation : il serait insensé d’espérer obtenir une faveur royale.
La structure « autant de folie… que d’ignominie » ajoute une comparaison entre deux issues également extrêmes : chercher à bénéficier des libéralités du souverain ou mettre fin à ses jours pour échapper à une existence honteuse.
Une critique des Lumières
Françoise de Graffigny, comme l’avait fait Montesquieu dans Lettres persanes, s’inscrit dans la tradition des Lumières en analysant le système politique et économique en France.
Derrière cette analyse, Graffigny affirme un style discrètement polémique en s’attaquant - et de manière directe - aux sources de la monarchie absolue et aux méfaits économiques qu’elle crée.
Cette lettre indignée stimule donc notre réflexion critique quant au mode de gouvernement, aux inégalités et aux valeurs dévoyées sur lesquelles repose la société de l’époque.
L’artifice énonciatif de l’étrangère protège de la censure tout en exploitant pleinement le procédé du regard neuf, à même de mieux aiguiser le nôtre.
Dans son Sermon du mauvais riche, en 1662, Bossuet donnait déjà aux nobles de la cour royale une leçon de modération et de générosité.
Questions possibles pour l’entretien
Pourquoi le regard de Zilia est-il efficace ?
Dans les lettres, la civilisation européenne est confrontée à ce que Zilia a connu dans son pays natal, au Pérou. La démarche comparative permet au lecteur français de considérer d’un œil neuf et plus critique les usages et les institutions de son propre pays.
Quels sont les principaux thèmes du passage ?
- La critique de la monarchie absolue : le souverain européen exploite ses sujets au lieu de pourvoir à leur subsistance.
- Les inégalités sociales : nobles, peuple industrieux et plus démunis souffrent tous d’un système inadapté.
- La propriété privée : la terre, donnée par la nature à tous les hommes, est accaparée par un petit nombre.
- La domination de l’argent : l’or et les biens deviennent les conditions d’accès à la terre et à la dignité sociale.
- La distribution arbitraire des richesses : les libéralités du souverain bénéficient à un nombre très limité de sujets.
En quoi le texte est-il satirique ?
Le regard étranger de Zilia permet de dénoncer les contradictions de la société française. Le gouvernement inca est présenté comme soumis à des devoirs envers ses peuples, tandis que les souverains européens vivent du travail de leurs sujets.
La satire repose également sur plusieurs oppositions : « magnificence apparente / misère réelle », « ses peuples / leurs sujets », ou encore la terre « donnée à tous les hommes » mais accessible seulement à ceux qui possèdent de l’or.
En quoi cette œuvre est-elle porteuse des idéaux des Lumières ?
La fantaisie de ce conte n’empêche pas d’atteindre les cibles traditionnelles des philosophes : Voltaire critique notamment les excès dangereux des Jésuites et une cour royale faite d’abus et de corruption.