Élisée Reclus (1830-1905), un des fondateurs de la géographie moderne, connaît depuis quelques années un regain d’intérêt. On redécouvre la pertinence de son approche et de ses analyses sur des sujets brûlants d’actualité : justice sociale, conflits, migrations, métissage...
Quatrième enfant d’une fratrie de quinze et deuxième garçon des cinq frères, né dans une famille protestante vivant en Béarn (Orthez) et dont le père était pasteur, précurseur d’une géographie humaine et sociale, pédagogue libertaire et théoricien d’un anarchisme pacifique, É. Reclus peut paraître comme le modèle du savant lettré ayant constamment le souci de son public.
Sa vie durant Reclus s’est attaché à exposer la géographie du monde au plus grand nombre, à en partager les implications pour l’existence de tout un chacun. Ce guide touristique invite à découvrir les lieux, les paysages, les œuvres et les expériences qui permettent de comprendre sa pensée géographique, sociale et cartographique.
Un géographe attaché à la diffusion des savoirs
Dans un monde peu à peu dominé par la spécialisation (spécialisation des sciences, d’une part ; tendance à l’autoréflexivité en littérature, d’autre part), il semble que É. Reclus se soit tenu à l’exigence d’offrir à son œuvre un éventail très varié de lecteurs ; et ce, dans ses premiers articles (des récits de voyage et des descriptions géographiques) comme dans ses monographies poético-géographiques (Histoire d’un ruisseau, 1869 ; Histoire d’une montagne, 1875), ses immenses entreprises encyclopédiques (La Terre. Description des phénomènes de la vie du globe, 1868-1869, ; Nouvelle géographie universelle, 1876-1894 ; L’homme et la terre, 1905) et ses textes ouvertement politiques (L’Évolution, la révolution et l’idéal anarchique, 1884).
Caractérisé par une réelle originalité et un authentique esprit libertaire, É. Reclus (de même que ses frères) a suscité plusieurs monographies chez des historiens amateurs. Quand bien même la postérité s’accorde à voir en lui un homme de science véritable et érudit, É. Reclus cultive une aspiration à une diffusion la plus massive possible de son savoir et de ses idées.
Lui-même autodidacte, il refuse les termes savants et autres technolectes. Le milieu protestant dans lequel il a grandi peut d’ailleurs expliquer, en partie, son attachement à un idéal de libre conscience et à un rapport le plus immédiat possible aux savoirs.
Lorsqu’il fait paraître ses premiers textes, c’est par le biais de supports qui sont largement diffusés. À son retour d’exil, en 1858, en même temps qu’il est accepté (sans formation aucune) à la Société de géographie de Paris (la plus ancienne et la plus influente du monde alors), il collabore très abondamment à la Revue des Deux Mondes pendant neuf ans (1859-1868) et publie une quarantaine de contributions.
C’est un public politisé en même temps que bourgeois qui est ici visé, et É. Reclus cherche alors à faire entendre dans cet organe de presse à tendance plutôt conservatrice depuis 1848, un point de vue novateur et républicain.
Enfin, de façon concomitante, il entame en 1858 une collaboration de très long cours avec la maison d’édition Hachette, spécialisée notamment dans la diffusion des savoirs auprès des jeunes publics.
É. Reclus y contribue à des guides de voyage (publication à vocation populaire), avant d’y faire paraître ses grands ouvrages encyclopédiques (en particulier La Terre, en deux volumes ; Les Phénomènes terrestres, 1870-1872, en deux volumes ; et La Nouvelle géographie universelle, en dix-neuf tomes).
Les paysages de l’écriture : ruisseaux et montagnes
Par ailleurs, il fait paraître deux monographies remarquées, fréquemment rapprochées des monographies naturalistes de Jules Michelet (1798-1874) : Histoire d’un ruisseau (1869) et Histoire d’une montagne (1875).
Or, ces deux monographies, marquées du sceau du registre lyrique, paraissent chez l’éditeur Pierre-Jules Hetzel (1814-1886), celui-là même qui orchestre, en tant qu’éditeur de vulgarisation scientifique à destination de la jeunesse, la collection des Voyages extraordinaires (62 romans et 18 nouvelles) de Jules Verne (1828-1905).
Plus spécifiquement, Histoire d’un ruisseau est publié dans la collection « Bibliothèque d’éducation et de récréation », que l’éditeur considérait comme une collection destinée à la jeunesse et aux familles.
Quant à Histoire d’une montagne, il paraît au prix bon marché alors de cinq francs.

Ce souci d’une diffusion démocratique est explicité dans sa correspondance. Avec P.-J. Hetzel, É. Reclus se pose la question de l’illustration, considérant que la sécheresse du propos descriptif peut être tempérée par des gravures.
É Reclus voudra toujours ces gravures au plus près de la vérité, refusant nettement les « vues idéales » que propose par exemple un vulgarisateur comme Louis Figuier (1819-1894) dans La Terre avant le déluge, en 1862.
La géographie de Reclus ne sépare donc pas l’observation du récit. Le ruisseau et la montagne deviennent des sujets d’exploration, mais aussi des moyens de comprendre les relations entre les formes naturelles, les sociétés et les usages de l’espace.
Un parcours intellectuel hors des sentiers académiques
Cette voie tracée par É. Reclus hors des sentiers académiques est très mal perçue dans les sphères universitaires. Les géographes de l’institution, qui viennent tout juste d’échapper à la pesante tutelle des historiens, voient d’un mauvais œil cette géographie trop sociale, trop narrative, et, en un mot, trop historique.
Élisée Reclus est très critique envers la cartographie. Comme son maître Carl Ritter (1779-1859), il dénonce les insuffisances de la carte topographique, produite d’abord pour les militaires et qui passe sous silence toutes les informations sur les sociétés humaines, leur histoire et la manière dont elles organisent les territoires sur lesquels elles vivent.
Aussi s’élevait-il contre l’usage, à l’école, des cartes murales « planes », qu’il considérait comme de fausses représentations du monde (il militait même pour leur complète interdiction !).
La carte, expliquait-il, ne donne aucune idée de la véritable géographie « à trois dimensions » selon lui fondamentale pour comprendre les dynamiques sociales et spatiales.
Toutefois, Reclus et ses collaborateurs, en particulier Charles Perron (1837-1909), assortissent l’œuvre du géographe anarchiste d’un immense corpus de cartes et de dessins (une dizaine de milliers).
Pourquoi visiter Reclus à travers la cartographie ?
Les éditions Héros-Limite (Genève) ont publié en 2016 Écrits cartographiques d’Élisée Reclus, un recueil de textes et de correspondances du célèbre géographe anarchiste.
Constitué autour de sa pratique des cartes et ses divers globes ou maquettes, représentations exactes ou « vraies » de notre planète, ce livre est étourdissant d’invention et d’intelligence.
Écrits cartographiques rassemble les écrits majeurs, pour une part inédits, qu’Élisée Reclus et ses proches, Paul Reclus, Charles Perron et Franz Schrader, ont consacrés à la rénovation de la cartographie durant la seconde moitié du XIXe et les premières années du XXe siècle.
Il semble étonnant de prime abord de se retourner sur un pan de l’histoire de la cartographie et de ses développements, aussi féconds puissent-ils paraître, afin d’aborder un problème urgemment contemporain.
La réponse tient pourtant en peu de mots : quand « l’image de la réalité tend à devenir plus importante que la réalité elle-même », le contact avec une cartographie qui se questionne et se met en jeu est absolument primordial.
Qu’il soit d’hier ou d’aujourd’hui, nous affirmons d’ailleurs que le cartographe n’est pas tant celui qui dessine une carte que celui qui va conserver en lui, coûte que coûte, la capacité d’être questionné par ce qu’il a sous les yeux ; modèle et représentation réunis.
La carte comme représentation du monde
Nous savions que la carte était une représentation, donc « un langage » avec sa grammaire propre et, qu’à ce titre, elle pouvait dire ce qu’elle voulait et même mentir à dessein.
Nous comprenons d’autant mieux aujourd’hui qu’il s’agit d’abord d’un pharmakon : à la fois remède et poison, la carte peut en effet figurer comme défigurer le monde, nous mettre en relation comme faire écran.
Élisée Reclus sait que c’est un cas de conscience pour les géographes et les cartographes de toujours montrer la surface terrestre telle qu’ils la savent être et non telle qu’on voudrait qu’elle paraisse.
Il rappelle ainsi que la carte plane est nécessairement inexacte et que pour « rester vivante » elle doit s’arrondir, trouver la bonne échelle et même montrer, le cas échéant, ses propres limites.
Portant une grande attention aux cartes dès ses premiers pas en tant que géographe, il ne va jamais cesser de travailler avec elles, puis d’en faire dessiner par ses cartographes afin de les faire dialoguer avec son œuvre écrite.
Il n’hésite d’ailleurs pas à partager le bonheur ou le plaisir éprouvé devant tel ou tel objet cartographique ou à marquer son désaccord devant tel autre. Mais en aucun cas il ne passe outre la rencontre.
Les lieux à découvrir dans l’univers de Reclus
Orthez et le Béarn
Né dans une famille protestante vivant en Béarn (Orthez) et dont le père était pasteur, É. Reclus grandit dans un milieu qui contribue à former son attachement à la libre conscience et à l’accès direct aux savoirs.
Pour un parcours touristique consacré à Reclus, Orthez constitue un point de départ biographique. C’est le lieu associé à son enfance, à sa famille et aux premières conditions intellectuelles qui ont accompagné sa formation.
Paris et la Société de géographie
À son retour d’exil, en 1858, É. Reclus est accepté (sans formation aucune) à la Société de géographie de Paris, la plus ancienne et la plus influente du monde alors.
Paris est également lié à ses collaborations éditoriales, à la diffusion de ses textes et à ses projets monumentaux. La ville désigne aussi un espace de débats scientifiques, politiques et cartographiques.
La Suisse et Genève
Exilé, il intègre des cercles antiautoritaires ouvriers de Suisse et d’Italie.
Le cartographe genevois, fidèle épistolier et fondateur du Musée cartographique, ouvert à Genève de 1907 à 1922, concentrera ses efforts sur la réalisation d’un relief de la Suisse à image vraie respectant la courbure du globe.
Genève apparaît ainsi comme un lieu essentiel de l’histoire cartographique reclusienne. Le Musée cartographique y prolongeait l’ambition de rendre la Terre visible dans sa forme et dans ses dimensions.
Bruxelles et l’Université Nouvelle
À l’Université libre de Bruxelles, en 1894, son cours de géographie comparée rencontre un grand succès.
Cependant le conseil d’administration s’oppose à la poursuite de ce cours pour des raisons politiques.
Un certain nombre de professeurs et de personnalités libérales créent alors, avec É. Reclus, l’Université Nouvelle de Bruxelles.
Cette institution n’est pas reconnue par l’État belge (en particulier parce qu’É. Reclus est fréquemment accusé par la presse française d’être un complice, au moins idéologique, d’actions anarchistes violentes qu’il condamne pourtant).
Les étudiants qui remplissent ses bancs sont des étrangers qui, par ce biais, sont sensibilisés à la cause libertaire et l’essaiment dans l’Europe.
Des femmes assistent aux cours de cette nouvelle université, et ont accès, entre autres activités académiques, aux leçons jugées « éblouissantes » d’É.
Édimbourg et l’Outlook Tower
Nous lui devons la plupart des objets cartographiques ayant trouvé place dans l’Outlook Tower, une tour observatoire de cinq étages sise sur les hauts d’Édimbourg et coiffée d’une tourelle avec camera obscura.
Paul Reclus fera montre, en particulier dans sa collaboration avec Patrick Geddes, d’une inventivité quasi sans limites.

Les Pyrénées et Gavarnie
Qu’il s’agisse comme ici d’une plaine transformée en agora planétaire, ou ailleurs d’un cirque de montagnes (comme celui de Gavarnie dans les Pyrénées) devenu espace où « pourraient siéger des nations entières », c’est à chaque fois une double solidarité qui prend place.
Celle tout d’abord d’une personne et du lieu qu’elle habite.
Le paysage montagnard ne se réduit donc pas à une vue pittoresque. Il peut devenir un espace symbolique de rencontre, d’assemblée et de compréhension collective.
Le relief, le globe et la « sphérographie »
Viendra ensuite le temps de l’exploration proprement dite, celle d’une nouvelle cartographie en germe.
Mais Reclus n’est pas seul, loin de là. Cette exploration est œuvre commune.
Seule la force de l’association permet en effet de construire ce qui deviendra très vite un projet cartographique de grande ampleur.
Le cartographe genevois, fidèle épistolier et fondateur du Musée cartographique, ouvert à Genève de 1907 à 1922, concentrera ses efforts sur la réalisation d’un relief de la Suisse à image vraie respectant la courbure du globe, mais aussi à celle d’une cartographie nouvelle qui littéralement donne à voir la Terre.
Outre des qualités d’ingénieur mises à profit par son oncle tant dans le projet de grand globe que dans celui - moins impressionnant mais tout aussi important - d’atlas à échelle uniforme, Paul Reclus fera montre, en particulier dans sa collaboration avec Patrick Geddes, d’une inventivité quasi sans limites.
Le grand répertoire cartographique que défend Franz Schrader au début du XXe siècle est dans les faits intimement lié à la prise de possession de la planète par les pouvoirs impériaux et les métropoles européennes.
Prendre le contrepied de ce mouvement pourrait commencer avec un geste de défiance : questionner le point de vue zénithal.
Le questionner et pourquoi pas le bousculer pour lui préférer un regard situé redonnant au monde ses contours propres, ceci non à des fins de le dominer mais de le comprendre et de le mieux connaître.
Telle est la tâche entreprise par Élisée Reclus.
Relief à terrain vrai, globe en relief, atlas uniforme, carte et atlas globulaires, globe creux ou épiscope, planétaire, tous ces projets parlent pour eux-mêmes.
Peu importe l’échelle à laquelle ils sont pensés, chacun mobilise une volonté de mettre au défi les conventions cartographiques et questionne le point de vue zénithal et la mise à plat subséquente du monde.
Un monde réduit à ses deux dimensions alors que l’évidence est là devant nous : le monde est rond !
Que les cartes le soient tout autant !
Cette volonté de fidélité géographique ira si loin qu’elle suscitera chez Reclus l’usage d’un néologisme : sphérographie.

Les principaux projets cartographiques
| Projet | Principe | Objectif |
|---|---|---|
| Relief à terrain vrai | Respecter la courbure et le relief | Donner à voir la Terre dans ses trois dimensions |
| Globe en relief | Associer représentation et volume | Rendre la surface terrestre perceptible |
| Atlas uniforme | Maintenir une échelle constante | Comparer les dimensions des territoires |
| Carte et atlas globulaires | Arrondir la représentation | Éviter la mise à plat du monde |
| Globe creux ou épiscope | Explorer une représentation matérielle du globe | Mettre en jeu les conventions cartographiques |
| Planétaire | Représenter l’organisation terrestre | Donner une sensation d’unité planétaire |
Le grand globe rêvé pour Paris
Qu’un projet soit abandonné, celui par exemple du Grand Globe pour l’Exposition de 1900 à Paris, ne signifie aucunement que le travail de refondation de la cartographie s’arrête, bien au contraire.
Novembre 1894. Les projets s’accumulent sur les bureaux de la Commission de l’Exposition de 1900 à Paris : vaste mappemonde ethnographique, globe de 200 m. de diamètre fixé à la Tour Eiffel, globe terrestre enfoui aux deux tiers…
L’heure est aux idées les plus abracadabrantes.
À peine un an plus tard sort à Bruxelles une brochure de 16 pages signée Élisée Reclus reproduisant le texte de la conférence donnée le 1er août de la même année à l’Imperial Institute de Londres lors du 6e Congrès international de géographie.
En ligne de mire, la construction souhaitée d’un globe de 127 m. de diamètre dans un des points vitaux de la Terre, Londres, New York, Paris…
Il s’agit de prendre ses distances avec « d’autres essais du même genre » dont le caractère géographique n’est qu’approximatif.
Reclus veut donner à son globe la précision scientifique que les géographes exigent d’ordinaire aux cartes, tout en y ajoutant l’exactitude de courbure et de relief.
Né de sa collaboration avec Charles Perron et Paul Reclus, le monument rêvé ne verra pas le jour, ni à l’échelle voulue ni à une...
Toutefois, ce souci constant d’une diffusion massive et universelle ne se démentira pas, puisqu’en 1900, à l’Exposition universelle, É. Reclus propose que soit érigé un monument formidable face à la tour Eiffel : un globe terrestre de près de deux-cents mètres de haut, contenant en son cœur espaces d’exposition et bibliothèque géante, à destination tout à la fois des savants et du peuple.

Charles Perron et l’assemblée planétaire
Après avoir été lors de la rédaction de la Nouvelle Géographie universelle son principal cartographe (près de 3000 cartes réalisées), il demeure un vis-à-vis tout à fait essentiel.
Les lettres de Reclus sont à ce titre l’occasion pour les deux hommes de partager leurs aspirations et leurs espoirs.
À propos d’une carte statistique, Bulletin de la Société Neuchâteloise de géographie, vol. 5, 1889, p. 122-124, nous permet de nous retourner sur une carte statistique inédite de Charles Perron.
La carte désigne Paris et ses environs, lieu de convergence universelle en cette année d’Exposition, sur lequel vient se superposer en transparence la population du monde entier.
Reclus, qui commente cette figuration de la démographie mondiale pour finalement esquisser une critique du malthusianisme ambiant, relève de façon indirecte le fait primordial.
Ce n’est pas une foule qui est représentée mais bien les prémices d’une assemblée.
Le cartographe met ensemble tous les habitants du globe, chacun avec sa place et sa voix.
Qu’il s’agisse comme ici d’une plaine transformée en agora planétaire, ou ailleurs d’un cirque de montagnes (comme celui de Gavarnie dans les Pyrénées) devenu espace où « pourraient siéger des nations entières », c’est à chaque fois une double solidarité qui prend place.
Celle tout d’abord d’une personne et du lieu qu’elle habite.
Ce choix de lettres [sources en regard des textes] nous permet de suivre à distance le développement de tous les projets cartographiques reclusiens : atlas isomorphe, grand globe en relief, atlas et cartes globulaires.
S’y découvre la place centrale qu’occupe Charles Perron dans ce travail en cours.
La beauté et la lisibilité des cartes
La livraison du 29 août 1873 de la « Géographie générale » est tout entière dédiée à l’Exposition universelle de Vienne.
Élisée Reclus profite d’un voyage à destination de la Transylvanie et des Carpates pour la visiter.
Il est frappé que les géographes n’aient su profiter de cette occasion pour se réunir et prolonger les travaux entamés à Anvers deux ans auparavant - le géographe étant lui-même à l’époque dans l’impossibilité d’y participer puisque retenu dans les geôles françaises suite à sa participation à la Commune.
C’est l’occasion pour lui de rappeler l’utilité de la géographie dans toute Exposition et plus généralement encore l’importance de s’associer autour de problèmes communs dans l’étude de la Terre.
C’est enfin se faire une idée de l’état actuel de la cartographie dans le monde.
Cartes, plans, reliefs, tout suscite son intérêt éclairé.
Il porte une attention particulière à la qualité du travail, à l’usage qu’il pourrait en être fait.
Aussi fera-t-il l’éloge de tel relief qui permet de « toucher à la fois du regard et du doigt » la surface terrestre, de tel atlas réellement populaire.
À partir d’une courte recension d’un nouveau procédé (Signouret) de lecture instantanée de cartes, Élisée Reclus ouvre une réflexion beaucoup plus large sur la beauté première des cartes, sur l’importance qu’il y a à la préserver.
Ne pas surcharger la carte de noms et de chiffres, c’est en rendre la lecture plus intelligible, plus intuitive.
De la carte statique à la géographie des sociétés
Dans leur mouvement de résistance, ces géographes lancent un immense défi à cette cartographie « statique » qu’ils rejettent.
Comme son maître Carl Ritter, Reclus dénonce les insuffisances de la carte topographique, produite d’abord pour les militaires et qui passe sous silence toutes les informations sur les sociétés humaines, leur histoire et la manière dont elles organisent les territoires sur lesquels elles vivent.
La carte plane donne une représentation pratique, mais elle efface la profondeur, les relations et les transformations du monde habité.
La carte, expliquait-il, ne donne aucune idée de la véritable géographie « à trois dimensions » selon lui fondamentale pour comprendre les dynamiques sociales et spatiales.
Le relief et le globe ne sont donc pas de simples instruments pédagogiques. Ils constituent des moyens de faire apparaître les rapports entre les territoires, les populations et les milieux.
Prévu pour mesurer plus de 127,5 mètres de diamètre, topographie et bathymétrie à échelle constante, il devait contenir des bibliothèques et des salles de conférence.
Une géographie collective et internationale
La dernière chronique qu’Élisée Reclus consacre à sa « Géographie générale » est dotée d’un ton et d’une amplitude distincts.
Les préparatifs du second Congrès international de géographie qui prendra place en août de la même année à Paris sont l’occasion d’une réflexion approfondie sur le rôle des sociétés savantes dans le développement d’une connaissance scientifique de la Terre.
Devant un déluge de découvertes et d’observations, Reclus en appelle à une œuvre de coordination, à l’établissement d’un inventaire général, d’un répertoire « toujours changeant, s’améliorant et s’épurant de jour en jour ».
Ce grand livre de vérité permettrait, dans l’esprit de Reclus, l’établissement futur de sociétés libres, véritables républiques scientifiques.
Les obstacles sont toutefois nombreux avant que les vanités personnelles et nationales ne lâchent prise.
Cette exploration est œuvre commune.
Seule la force de l’association permet en effet de construire ce qui deviendra très vite un projet cartographique de grande ampleur.
Le voyage, l’exil et l’engagement politique
Toutefois, l’image populaire du savant vulgarisateur se ternit quelque peu après le tournant que constitue dans sa vie, politiquement, le début des années 1870.
Engagé dans la Commune, quoique pacifiste, É. Reclus est banni et passe d’une forme de pensée socialisante à ce qu’il définira progressivement comme un « communisme anarchiste ».
Cet engagement lui vaut une mise au ban temporaire : la presse populaire commence à le tenir à distance.
Il devient un auteur peu fréquentable.
C’est désormais dans les sphères libertaires qu’il va rencontrer un nouveau public.
Avec son frère Élie (1827-1904), il organise des réunions hebdomadaires, les « lundi Reclus », où se retrouvent « quantité d’amis républicains, de socialistes, de révolutionnaires étrangers exilés à Paris ».
Sa pensée qui s’était, dans les années 1860, tenue à distance de celle de Mikhaïl Bakounine (1814-1876), se rapproche de ce dernier et se radicalise.
Exilé, il intègre des cercles antiautoritaires ouvriers de Suisse et d’Italie.
Avec Pierre Kropotkine (1842-1921), durant les années 1870, il soutient un « communisme anarchiste » qui dépasse le « collectivisme » de M. Bakounine.
En 1873 et 1874, il collabore à l’Almanach du peuple, almanach suisse de gauche radicale, qui paraît, pour dix numéros, à partir de 1871, et en 1877, à La Commune.
La même année, il lance à Genève la revue Le Travailleur, dont la ligne éditoriale est explicitement anarchiste.
Une renommée internationale
Toutefois, les nombreuses livraisons de La Nouvelle géographie universelle s’enchaînent, et finissent par lui valoir un succès tout à fait phénoménal.
Il est traduit et lu dans le monde entier (dans toute l’Amérique et jusqu’en Océanie, en passant par l’Asie), contribuant à une renommée internationale inédite pour un géographe de langue française.
Cette diffusion étendue a un effet inattendu : les hommes de lettres, enthousiasmés par l’écriture romantique du géographe libertaire, s’inspirent beaucoup de son œuvre et des informations géographiques et sociologiques qu’elle comporte.
Après avoir façonné en la personne de Paganel un personnage sympathique sur le modèle de É. Reclus dans Les Enfants du capitaine Grant (1867), Jules Verne (1828-1905), qui avait, dans un premier temps, utilisé comme source géographique les ouvrages des frères Arago (François, 1786-1853 ; Jacques, 1790-1854), se tourne presque exclusivement à partir des années 1880 vers l’œuvre encyclopédique d’É. Reclus.
Il lit avec passion et assiduité chaque tome de la Nouvelle géographie universelle, de laquelle il tire avec profit à la fois des connaissances qu’il souhaite transmettre à ses lecteurs, mais aussi des procédés littéraires.
J. Verne, aspirant poète à ses heures perdues, reproduit telles quelles des formules et figures de style (toujours en en révélant la paternité) dans les pages de ses romans d’aventures à vocation didactique.
C’est particulièrement manifeste dans le cas du roman Le Superbe Orénoque (1897), paru juste après le tome de la Nouvelle géographie universelle consacrée justement à l’Amérique du Sud.
J. Verne y multiplie les citations tirées d’É. Reclus en exploitant en même temps que leur portée didactique leur potentiel poétique.
Lire Reclus sur le terrain
Un parcours touristique inspiré par Élisée Reclus ne consiste pas seulement à visiter des monuments associés à sa biographie.
Il s’agit aussi d’observer les lieux selon une méthode qui refuse de séparer les paysages de leurs habitants, de leur histoire et de leurs usages.
La question est dès lors devant nous : comment se faire cartographe sans succomber à la raison cartographique, comment cartographier le lieu où l’on vit sans pourtant le tenir à distance, ni dans le même temps en faire le centre autour duquel tout tourne.
Peut-être en suivant l’intuition de Reclus pour qui l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même ?
Sa mise en question de la cartographie bi-dimensionnelle n’est-elle pas aussi une mise en cause de la modernité prônant la séparation entre le sujet et l’objet, voire la domination du premier sur le second.
Il faut donc, par une économie de moyens, retrouver une sensation de monde.
Comme quand, à la lecture d’un globe ou d’un atlas à échelle uniforme, on est frappé « par le contraste des dimensions de son district avec celles de l’immensité terrestre ».
Ou quand une carte ronde ou un relief incurvé nous rappelle que le monde l’est tout autant.
Cette manière de regarder invite à comparer l’échelle locale et l’échelle mondiale, à considérer chaque territoire comme une partie d’un ensemble et à prêter attention aux relations qui le traversent.
Reclus et les cartes numériques contemporaines
À l’heure où les cartes deviennent plus que jamais objets de consommation quasi quotidiens, à celle où le pouvoir accru de la cartographie paraît sans limite et où, par la puissance et la vitesse combinées des algorithmes, les artifices et les conventions qui l’ont rendue possible s’estompent de plus en plus et sont toujours plus difficiles à discerner, l’ambivalence de la cartographie doit être plus que jamais soulignée.
Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin d’une cartographie capable de donner à sentir et percevoir l’unité terrestre, en son tout et en ses parties.
Aujourd’hui, et non demain, il est nécessaire de se libérer de toute cartographie googlesque nous disant en continu où nous sommes, mais nous laissant autistiquement mener notre vie, à l’écart et à l’abri de l’imprévu et de l’étranger.
Rien ne peut servir d’abri contre l’imprévu et l’étranger, si ce n’est la confrontation directe, consciente et engagée, avec l’entier du monde.
À l’horizon totalitaire d’une cartographie Big Data dont le but est moins de donner à voir le monde que d’emmagasiner, de digérer des données personnelles, où tout un chacun se retrouve seul - seul et isolé - face à une carte qu’il pense être la même partout ailleurs - formidable retournement qui nous voit quitter la multiplicité quasi-infinie des cartes d’un monde fini pour l’unité apparente d’une carte produisant des mondes en série - il est urgent de prendre quelque recul et de reconsidérer les cartes produites.
Comment retrouver le chemin de celui-ci ?
Peut-être en faisant cercle autour de la carte, mais ceci sans l’encercler.
Autant dire refuser l’isolation fondatrice de la cartographie googlesque tout autant que la distanciation propre à la cartographie conventionnelle et leur préférer la proximité induite par des savoir-lire et savoir-écrire engagés, proprement terrestres, capables de nous resituer ensemble devant le Terre et non face à elle ou au-dessus.
Alors la carte pourra être saisie et échangée.
Alors le cercle pourra se faire agora, lieu où l’on parle, écoute et partage.
Alors il pourra devenir ekklèsia, lieu où la société décide de concert des affaires communes.
Élisée Reclus a esquissé les contours de pareilles réunions de personnes, où chaque voix serait entendue et comprise, et pour cela porterait loin.
La postérité écologique et sociale
Après sa mort, l’héritage politique de son œuvre est globalement discrédité - et minoré - au profit de ses enseignements géographiques.
Il s’agit en définitive d’en faire un auteur fréquentable, susceptible d’être mis entre les mains des écoliers de la République.
Ce sont surtout les années 2000 qui ont vu son public connaître une nouvelle phase de croissance.
Son œuvre est redécouverte dans l’élan de l’émergence d’une pensée écologique en lien avec une critique politique du capitalisme.
Aujourd’hui, les chercheurs en géographie, en science politique et en sciences sociales, mais aussi en littérature, s’entendent pour réfléchir sur l’articulation intime qui lie en fin de compte, à y regarder de plus près, une pensée du monde et de la géographie tournée vers une humanité une et indivisible, et les formulations critiques à l’égard des états autoritaires, tenants acharnés d’une géographie myope et parcellaire.
Le fleurissement d’essais soulignant la portée progressiste des écrits d’É. Reclus (écologie, végétarisme, défense de la cause animale, féminisme, pensée sociale et internationale, anticolonialisme), dans les rayons des libraires, n’a d’égal que l’accélération des rééditions de ses œuvres phares.
Histoire d’une montagne et Histoire d’un ruisseau, en particulier, sont souvent réédités, de même que des anthologies et des articles plus confidentiels.
L’édition d’opinion joue un rôle important, de même que les éditions à plus grande diffusion qui lancent des collections de sensibilité écologique.
Chez Bartillat, à titre d’exemple, l’essai capital Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes (1866) a connu une réédition de qualité, accompagnée d’une préface d’Annie Le Brun qui souligne très justement cette articulation fondamentale, chez É. Reclus, entre souci du monde physique et naturel, et inquiétude politique vis-à-vis de l’écrasante menace que constitue la loi du marché capitaliste.
L’homme du vingt-et-unième siècle, nous apprend A. Le Brun, face au gouffre que constituent les crises profondes dans lesquelles il est déjà plongé, doit entendre à nouveau la voix de É.
Repères bibliographiques
- Reclus É., 1868-1869, La Terre. Description des phénomènes de la vie du globe, Paris, Hachette.
- Reclus É., 1869, Histoire d’un ruisseau.
- Reclus É., 1875, Histoire d’une montagne, Paris, J. Hetzel et cie.
- Reclus É., 1876-1894, Nouvelle géographie universelle.
- Reclus É., 1884, L’Évolution, la révolution et l’idéal anarchique.
- Reclus É., 1905, L’homme et la terre, Paris, Librairie Universelle.
- Verne J., 1867, Les Enfants du capitaine Grant, Paris.
- Verne J., 1897, Le Superbe Orénoque, Paris.
- Héros-Limite, 2016, Écrits cartographiques d’Élisée Reclus, Genève.
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