Prora : la station balnéaire nazie conçue par l’architecte Clemens Klotz

Sur la côte de la mer Baltique, dans le nord-est de l’Allemagne, l’île de Rügen abrite un complexe balnéaire hors norme : Prora. Conçu sous le régime national-socialiste à partir de 1936, cet ensemble monumental devait accueillir les ouvriers allemands dans le cadre du programme Kraft durch Freude, « La force par la joie ».

Le projet associait une architecture moderniste de grande ampleur, une politique de loisirs de masse et une entreprise de propagande destinée à encadrer la société allemande. La guerre interrompit le chantier avant l’ouverture de la station, qui ne reçut jamais les vacanciers auxquels elle était destinée. Après plusieurs décennies d’abandon, d’usage militaire et de controverses mémorielles, Prora est aujourd’hui partiellement rénovée et transformée en hôtel, auberge de jeunesse, logements et espaces touristiques.

Complexe balnéaire de Prora vue aérienne

Prora, un colosse de béton au bord de la Baltique

Dans le Nord de l’Allemagne se trouve Prora, une station balnéaire qui a une histoire très particulière puisqu'elle a été entièrement conçue par les Nazis.

L'idée vient d’Adolf Hitler lui-même. Il voulait à la fois satisfaire et rendre heureux les ouvriers et se servir de ce lieu pour les embrigader.

L'objectif était de leur inculquer l’idéologie nazie tout en les préparant à une prochaine guerre.

Elle éclatera trois ans après le lancement de ce gigantesque chantier en 1936, le projet était alors presque terminé mais il n’accueillera jamais de vacanciers.

Le « colosse de Prora » : une barre d’immeubles longue de 4,5 km.

Le bâtiment n’est pas très large mais il est considéré comme l’un des plus longs du monde avec ses quatre kilomètres et demi de longueur pour que toutes les chambres puissent bénéficier de cette vue sur la mer Baltique.

Sur la droite sont alignées des centaines de balcons strictement identiques - même taille, mêmes garde-corps, même espacement - sur quelque 500 mètres et cinq étages.

Sur la gauche, une perspective similaire mais encore plus vertigineuse, sur un bon kilomètre.

Ce que l'oeil ici embrasse n'est qu'une moitié du complexe résidentiel de Prora, long de quelque 4,7 km au total, situé au creux d'une baie magique, entre la pimpante station balnéaire de Binz et le port de Sassnitz.

Une implantation exceptionnelle sur l’île de Rügen

Prora, à trois heures et demie de route de Berlin, se trouve dans une baie magnifique au nord de la très jolie île de Rügen, près de la frontière polonaise, face à la Suède.

La plage de Prora, longue de 5 km, est l’une des plus belles de l’île de Rügen.

Même si l’eau y reste fraîche en été, elle attire chaque année plus de 100 000 vacanciers.

De l’avis des spécialistes du tourisme, de par son emplacement dans cette baie magnifique aux eaux turquoise et aux plages de sable blanc tout près du charmant village de Binz et ses villas, Prora peut devenir dans son genre un petit « Saint-Tropez » allemand.

Les panoramas de la Baltique, les plages de sable blanc et la proximité de Binz expliquent l’attractivité actuelle du site. Mais le littoral de Rügen possède une histoire balnéaire bien plus ancienne que le complexe national-socialiste.

À proximité, leurs parents s’abritaient de la brise dans les Strandkörbe, ces fauteuils inventés en 1882 par Wilhelm Bartelmann, le vannier de la cour impériale, pour le compte de la comtesse Elfriede von Maltzahn, lorsque le littoral de la Baltique et l’île de Rügen devinrent des lieux de villégiature de la noblesse allemande.

Le prince Wilhelm Malte von Putbus y construisit d’ailleurs la première résidence royale à vocation uniquement balnéaire, toujours visible dans le village éponyme de Putbus.

La naissance du projet sous le régime nazi

Chancelier du Reich en 1933, Adolf Hitler entame une mise au pas vertigineuse de l’Allemagne.

L’été 36, il rédige le « Mémorandum sur les tâches d’un Plan de Quatre Ans », salve de départ pour les nazis d’une course à la guerre.

Les consignes du Führer sont claires : l’armée et l’économie allemandes devront être prêtes à combattre dans quatre ans.

Hitler attend du peuple une excellente forme physique pour donner le meilleur de lui-même.

Le régime voit grand, car il lui faut séduire les ouvriers, justifier le mot « socialisme » du national-socialisme, alors qu’il est en train de mettre l’Allemagne au pas.

Les syndicats et autres organisations ouvrières ont en effet été dissous en 1933.

Le Reich crée pour l’occasion un immense « comité d’entreprise » à échelle nationale, le KdF (Kraft durch Freude, « La force par la joie »), chargé de gérer le temps libre des forces vives du pays.

Dans ce contexte délétère, le KdF entame la construction du colosse balnéaire Prora-Rügen pour y accueillir 20 000 vacanciers, des ouvriers essentiellement qui, grâce au climat tonique et aux sports de bords de mer, reviendront à l’usine bien plus performants.

Les loisirs comme instrument de propagande

Par ce type d’action, l’objectif du Reich est multiple.

Les nazis ciblent à la fois un contrôle total de la société allemande, tout en cultivant une idéologie populiste des plus grossières, certes, mais efficace.

Les ouvriers perdent peu à peu leurs syndicats et leur autonomie mais finissent aveuglés par l’illusion d’un État bienveillant : vacances, loisirs, repos…

Prora devait accueillir 20 000 personnes dans 10 000 chambres de 12 mètres carrés.

Prora doit être exemplaire, car il est le prototype de quatre projets identiques prévus sur le même littoral afin de servir d’arme de propagande massive pour le programme « Kraft durch Freude » (la force par la joie) du parti nazi.

Sa finalité : servir les desseins expansionnistes de Hitler.

« C’est avec des gens en bonne santé que je pourrai faire de grandes choses », aimait-il à dire !

L’idée du régime est d’encadrer le temps libre des travailleurs afin de les faire adhérer au mythe de la société sans classe, la Volksgemeinschaft ou « communauté populaire ».

Dans les usines et dans les villes, la propagande bat son plein à grand renfort d’affiches, de meetings et de publicités.

En 1937, un an après le début des travaux de Prora-Rügen, Hitler inaugure son Titanic, le paquebot Wilhelm Gustloff, destiné à offrir aux travailleurs allemands des croisières en Norvège.

Prora - Kraft durch Freude

Clemens Klotz, l’architecte du complexe

Le projet est confié à l’architecte Clemens Klotz.

L’architecte Clemens Klotz, proche du leader du mouvement Kraft durch Freude (la force par la joie), qui organisait les loisirs des Allemands sous le régime national-socialiste, a dessiné huit blocs gigantesques de 500 m chacun, répartis symétriquement autour d’une halle monumentale capable d’accueillir 20.000 personnes - la capacité d’accueil totale de la station.

La première pierre est posée le 2 mai 1936 en compagnie des dignitaires du Reich alors qu’une escadrille de bombardiers de la Luftwaffe survole la plage.

Clemens Klotz, l’architecte mandaté par Hitler, avait même prévu de raser les dunes afin d’offrir une vue mer à tous les vacanciers et de protéger les bâtiments par une digue de béton enfouie dans le sable.

Rien n’est trop beau pour le « colosse de Prora ».

La maquette de Clemens Klotz a même gagné le Grand Prix de l’Exposition universelle de Paris en 1937 !

Une architecture monumentale et standardisée

Cela donne huit blocs de six étages le long de la plage derrière un filet de dune.

Les 10 000 chambres sont toutes identiques : 15 m2, une fenêtre côté mer, deux lits en fer, un lavabo et une armoire.

Les 10 000 chambres sont toutes identiques : 15 m2, une fenêtre côté mer, deux lits en fer, un lavabo et une armoire.

À l'ouverture des rideaux, on pose pied sur un balcon aux dimensions généreuses et aux rambardes transparentes.

De là, le regard est naturellement happé par la Baltique émeraude qui se dévoile derrière un mince rideau de pins.

Les arbres dodelinent au gré d'une brise délicieuse.

Des cormorans et des mouettes dominent la scène quand, au premier plan, d'autres espèces d'oiseaux occupent l'espace, entre de jeunes bouleaux : la région est courue des ornithologues amateurs.

Des panoramas comme celui-ci, de nombreux hôtels de l'île de Rügen, une des destinations touristiques préférées des Allemands, en proposent.

Mais on n'est pas ici dans n'importe quel établissement.

La régularité des façades, la répétition des fenêtres et la longueur exceptionnelle de la barre résidentielle donnent au complexe une dimension presque industrielle. L’architecture n’est pas pensée comme une succession de villas ou de petits hôtels, mais comme une infrastructure collective destinée à organiser les loisirs d’une population entière.

Les équipements prévus pour 20 000 personnes

Une réception unique et monumentale, prévue au milieu du complexe, doit accueillir - et surtout impressionner - les heureux élus, qui peuvent prendre un petit train pour regagner leur chambre… laquelle pouvait se trouver à 1 km de là !

Sans oublier, bien sûr, un théâtre de 25 000 places assises, dans le plus pur style néoclassique, avec une hauteur sous plafond de 40 mètres, prolongé par une immense place bordée d’arcades et de statues !

Un des anciens restaurants construits pour accueillir 1 000 personnes.

Boîte de nuit à la mode dans les années 90, il va bientôt devenir un centre commercial.

La conception de Prora dépassait donc largement la simple fonction d’hébergement. Le complexe devait constituer un univers autonome, avec ses lieux de rassemblement, ses restaurants, ses espaces de spectacle et ses dispositifs de circulation.

Élément du projetDonnée
Capacité d’accueil20 000 personnes
Nombre de chambres10 000
Nombre de blocshuit blocs
Hauteur des blocssix étages
Longueur du complexe4,5 km
Capacité du théâtre25 000 places assises
Hauteur sous plafond du théâtre40 mètres
Effectif du chantier9 000 ouvriers

Un chantier gigantesque interrompu par la guerre

Sur le chantier, 9 000 ouvriers travaillent et presque toutes les entreprises allemandes de l’époque participent de près ou de loin à sa construction.

Les travaux, démarrés en 1936, furent interrompus par la guerre et ces bâtiments intimidants n’ont jamais accueilli d’ouvriers en quête d’air iodé.

Les vacanciers de Prora n’ont jamais pu observer ce navire de leur fenêtre puisqu’en 1939, les 4,5 km de sinistres bâtiments ne sont pas terminés.

La guerre stoppe ce projet fou.

Le chantier n’avait pas pu être terminé avec le début de la Seconde Guerre mondiale.

Le projet était alors presque terminé mais il n’accueillera jamais de vacanciers.

Les bâtiments ont au contraire vu défiler des travailleurs forcés polonais et russes, des réfugiés allemands après la défaite de 1945, puis des soldats soviétiques, suivis par des fantassins est-allemands, enfin des fondations culturelles après la Réunification.

Prora pendant la RDA : une zone militaire interdite

Pendant plus de 70 ans, ce lieu a été oublié car après la guerre et l’arrêt du chantier, le site est resté inaccessible jusqu’au début des années 1990.

Pendant l’époque de l’ex-Allemagne de l’Est, la RDA en avait fait une prison.

Il s'agissait d'une zone militaire interdite.

La caserne de Prora avait une terrible réputation du temps de l’Allemagne de l’Est.

Les conscrits redoutaient d’être soumis à son régime disciplinaire très strict.

Prora a accueilli des centaines d’objecteurs de conscience qui, refusant d’utiliser des armes, étaient affectés, en tant que « Bausoldaten », à d’éreintants travaux de BTP.

À partir de 1982, nombre d’entre eux ont participé à la construction du port voisin de Mukran.

« Prora a toujours fait peur », résume Karsten Schneider, le maire de Binz (qui englobe Prora), depuis le fauteuil de son bureau, au-dessus duquel un tableau représente la station balnéaire au tournant du XXe siècle, alors qu’elle prenait son essor.

« A l’époque national-socialiste, c’était un instrument de propagande ; du temps de la RDA, la caserne faisait peur aux conscrits ; après la réunification, cette immense ruine projetait une ombre inquiétante, on a retrouvé des cadavres de suicidés là-bas. Aujourd’hui, le nouveau quartier Prora inspire de la crainte, ici, notamment à nos professionnels de l’hôtellerie-restauration. »

Le classement comme monument historique

C’est en 1992 que le complexe est classé, ce qui met fin aux réflexions sur une éventuelle destruction totale, menées après la Réunification.

Ce lieu est l’une des deux dernières traces visibles de cette architecture complètement mégalomane de l’Allemagne nazie, avec le site de Nuremberg en Bavière.

Mais quand les investisseurs privés - à qui le classement donne des exonérations fiscales avantageuses - s’attellent à la rénovation, dans les années 2010, ils font comprendre aux autorités qu’on ne pourra s’en tenir à une conservation stricte des blocs tels que dessinés en 1936.

« Les investisseurs ont notamment expliqué que les appartements ne seraient pas commercialisables sans balcon, indique Henry Schmuhl, de l’autorité régionale en charge des bâtiments historiques. Nous avons eu dès lors une longue conversation, et nous avons trouvé un compromis autour de balcons transparents qui laissent voir la façade. »

Le bloc 4 est lui orné de balcons différents, aux airs de loggias.

Le fait qu’il ne soit pas visible depuis les trois premiers a, semble-t-il, permis cette audace.

Il y eut aussi des débats sur l’aménagement des toits.

De toute façon, les autorités ne cherchent pas (plus) l’homogénéité du site.

« Dans les années 1990 et 2000, on se focalisait beaucoup sur la période nationale-socialiste, mais aujourd’hui, alors que nous planifions la rénovation du bloc 5, l’attention se porte aussi sur l’apparence qu’avait la façade dans les années de la RDA, pour une utilisation de caserne », annonce Henry Schmuhl.

La rénovation de Prora à partir des années 2010

Il a fallu attendre encore plus de 20 ans après la chute du rideau de fer pour qu’en 2011, une auberge de jeunesse ne blanchisse les murs et réhabilite une petite partie du complexe.

Depuis, la rénovation continue et Prora retrouve sa fonction de station balnéaire.

Il y a même un hôtel désormais tout à fait luxueux.

Tranche par tranche, le bâtiment est rénové.

On y ajoute des balcons, des larges baies vitrées, quelques murs ont été cassés et les espaces sont agrandis pour offrir à la vente, très cher, des appartements tout confort.

Ils ont dû attendre les années 2010 pour remplir leur vocation balnéaire.

Mais pas vraiment pour les classes populaires, puisque le mètre carré, vendu autour de 3.000 euros il y a encore quelques années, s’y négocie aujourd’hui en moyenne 7.000 euros.

On dit qu’il faut compter 10.000 euros pour les objets les plus prestigieux.

Lors des rénovations des années 2010, des balcons ont été ajoutés.

TransformationÉvolution du complexe
2011Une auberge de jeunesse réhabilite une petite partie du complexe
Années 2010Rénovation progressive des blocs
FaçadesAjout de balcons et de larges baies vitrées
IntérieursQuelques murs ont été cassés et les espaces sont agrandis
Prix moyen actuel indiqué7.000 euros le m2
Objets les plus prestigieux10.000 euros

Des appartements de luxe face à la mer Baltique

Fan de Rügen, Stefan Damm passe avec son épouse, un jour de 2019, devant un panneau qui invite à la visite d’un appartement témoin.

La qualité de la rénovation et la vue imprenable sur la Baltique interpellent le couple.

Lorsque la famille revient quelques semaines plus tard, ce sont les enfants qui finiront de convaincre les parents, lorsque, euphoriques de voir la mer, ils se jettent spontanément à l’eau… au mois de décembre.

Stefan Damm prend alors contact avec des propriétaires et une courtière qui connaissait le complexe.

Ils attirent son attention sur quelques défauts, par exemple la relative mauvaise isolation phonique entre appartements ou la faible hauteur de plafond (2,45 m), mais cela ne le freine pas ; il se dit aujourd’hui très heureux de son achat.

Maintenant qu’il est très au fait de l’histoire du lieu, il est troublé, pour ne pas dire gêné, quand on présente Prora comme une « station balnéaire de Force par la joie », qu’il s’agisse de certains promoteurs ou du centre de documentation tout proche de son appartement.

« La construction n’a jamais été achevée, le site n’a jamais été exploité par Kraft durch Freude, insiste-t-il. Personne ne relève jamais que ce projet immobilier s’inscrivait dans le Zeitgeist de l’époque. Il y en avait de similaires en Italie. La maquette de Clemens Klotz a même gagné le Grand Prix de l’Exposition universelle de Paris en 1937 ! »

La controverse entre réhabilitation et devoir de mémoire

Dans cette ex-Allemagne de l’Est, certains Allemands sont très critiques envers cette réhabilitation.

Ils estiment qu’une autre idéologie, le capitalisme, a réalisé ce qu’était le projet initial du national-socialisme dans une version moderne.

Les autorités ont entendu la critique et promettent qu’une petite partie du site va tout de même conserver une fonction de lieu de mémoire.

Les critiques portent notamment sur la transformation d’un édifice conçu comme un instrument de propagande en produit immobilier et touristique haut de gamme.

Selon Katja Lucke, du centre de documentation (85.000 visiteurs en 2019), un problème majeur de Prora, « c’est que l’Etat fédéral, qui possédait tous les blocs, les a vendus les uns après les autres au privé sans avoir un concept global, après quoi on a retenu et appliqué essentiellement des projets d’utilisation touristique ».

La main publique, aujourd’hui, ne détient plus qu’une partie du bloc 5, où doit d’ailleurs emménager d’ici cinq ans le centre de documentation.

Que l’on retrouve dans les (très) nombreux panneaux pédagogiques accrochés au mur.

Quelques morceaux choisis : « A Prora se développe désormais une infrastructure de vacances où l’histoire n’apparaît presque plus » ; « Sur cette photo, on distingue la construction de terrasses sur le toit en dépit du classement comme monument historique ».

Le débat sur les investisseurs de l’Ouest

« Peu de temps après est paru un long article dans la 'Süddeutsche Zeitung' [un des deux quotidiens de référence en Allemagne, NDLR] qui critiquait la logique capitaliste de vente du complexe est-allemand à de riches Wessis [Allemands de l’Ouest, NDLR], poursuit-elle.

Selon l’article, on aurait sacrifié la culture et la mémoire.

A la télévision aussi il y a eu des reportages dénigrants.

J’avoue que je n’ai pas apprécié d’être ainsi assimilée à des 'acheteurs d’immobilier de luxe'.

J’ai été un moment déstabilisée. »

On retrouve dans tous les « nouveaux » Länder cette impopularité des Wessis ayant accumulé à l’Est des biens inaccessibles aux locaux.

Au centre de documentation de Prora, des photos de 2013 montrent de nombreux graffitis sur les bâtiments en cours de rénovation, par exemple « Syltwessis go home », à savoir « Wessis de Sylt, rentrez chez vous ».

L’île de Sylt, en mer du Nord, au large de Hambourg, est le refuge balnéaire des millionnaires, voire milliardaires.

Une architecture nazie devenue produit touristique

Ce lieu attire donc les curieux, les passionnés d’Histoire et d’architecture avec 500 000 visiteurs par an.

Ils peuvent découvrir un petit musée tout à fait passionnant qui raconte l’histoire de ce projet fou surnommé le « colosse de Rügen » ou le « monstre au bord de la mer ».

Un des anciens restaurants construits pour accueillir 1 000 personnes.

Boîte de nuit à la mode dans les années 90, il va bientôt devenir un centre commercial.

La station colosse en partie restaurée est vendue comme une aubaine.

De quoi laisser songeur…

Les visiteurs découvrent ainsi simultanément une destination balnéaire en transformation, un monument architectural, une ancienne installation militaire et un lieu associé à la mémoire du national-socialisme et de la RDA.

Façade rénovée de Prora et balcons modernes

Les tensions liées à la fréquentation touristique

Un camping à Binz, en 1976, sur l’île de Rügen.

Les enfants peuvent y jouer en sécurité et même grimper aux arbres dans une « Kletterwald » aménagée pour leur faciliter l’escalade.

« Un des concepts auquel nous réfléchissons, détaille l’édile, serait de rendre Prora attrayant pour les touristes plus jeunes, disons jusqu’à la quarantaine, qui souhaitent s’adonner à des sports aquatiques, faire la fête sur la plage, ne craignent pas le bruit, alors que resteraient à Binz les vacanciers plus âgés à la recherche de la tranquillité ; on éviterait ainsi une forme de cannibalisation entre les deux pôles et on créerait même une symbiose. »

Une telle répartition des rôles ne résoudrait pas forcément le problème de la massification des flux, qui provoque une certaine fébrilité chez les nouveaux arrivants de Prora.

« Notre voisine du rez-de-chaussée, qui est ici tous les week-ends, vit très mal de voir des touristes arriver au portail et prendre des photos en rafale », raconte en souriant Dorothee Risse, qui confie éviter la saison estivale, pendant laquelle l’île est trop fréquentée à son goût.

Il n’a échappé à personne qu’un nouveau projet immobilier est lancé, derrière Prora, « en deuxième ligne » comme on dit.

Sa commercialisation a débuté : les prix oscillent autour de 7.000 euros le m2.

« Nous souhaitons éviter autant que possible la construction d’une deuxième ligne, car sinon viendrait une troisième, bientôt une quatrième, ce n’est pas gérable, indique Karsten Schneider.

Notre ville de 6.000 habitants loge jusqu’à 30.000 visiteurs par jour au coeur de la haute saison, auxquels s’ajoutent entre 10.000 et 20.000 visiteurs quotidiens de passage, nous sommes à la limite. »

Selon Miriam Gedrose, de l’auberge de jeunesse du bloc 5, « il y a depuis quelque temps une tension sur le devenir de ce nouveau quartier.

Il devient vraiment vivant et c’est excitant. »

Les gens du cru sont dans l’expectative.

La gestion politique d’un chantier sans fin

Le maire avoue en avoir bavé depuis son élection, sans étiquette, en 2011.

« J’ai été élu l’année de l’ouverture de l’auberge de jeunesse, aménagée avec des fonds publics.

C’est elle qui a donné le signal de la réhabilitation à grande échelle de tout le complexe, en montrant ce qu’il était possible de faire.

Pour un projet aussi gigantesque, j’aurais souhaité et même attendu des renforts administratifs substantiels de l’Etat fédéral et de la région.

Ce fut et c’est encore une vraie gageure de mener ce chantier colossal, d’importance nationale et internationale, avec notre petite équipe. »

Le maire aurait peut-être dû demander de l’aide à l’occasion des régulières visites d’Angela Merkel, dont la circonscription incluait toute l’île, et qui a même convié François Hollande à dîner à Binz en 2014 ?

« Quoi qu’il en soit, Prora a été une des raisons qui m’ont conduit à me représenter en 2018, car j’aimerais mener à bien ce projet, même s’il ne sera jamais 'fini' à proprement parler. »

Une station balnéaire prise entre mémoire et dépendance au tourisme

Sous couvert d’anonymat, plusieurs professionnels du tourisme de Binz nous ont confié leur déception à l’égard de la mairie.

« Depuis trente ans, ils n’ont su pas adapter la ville au développement du tourisme estival.

Regardez la taille des bus municipaux, qui n’est pas du tout en ligne avec le trafic automobile qu’on a ici l’été. »

Des locaux invitent les hôteliers à balayer devant leur porte : « L’offre hôtelière ne s’est pas modernisée, ils se sont reposés sur leurs lauriers. »

La presse locale s’inquiète de l’inflation du nombre de vacanciers.

Prora concentre ainsi plusieurs formes de modernité contradictoires : modernité architecturale, tourisme de masse, contrôle idéologique, réemploi militaire, promotion immobilière et mise en mémoire d’un passé politique criminel.

L’hiver dernier, de nombreux enfants jouaient sur la plage de Prora.

La scène balnéaire contemporaine contraste avec l’histoire du complexe, sans l’effacer : les jeux sur le sable, les fauteuils de plage et les activités touristiques se déroulent au pied d’une architecture conçue pour servir une dictature.

Le site demeure donc un exemple singulier de station balnéaire moderniste en Allemagne, où la transformation des usages ne cesse de modifier le rapport entre architecture, littoral, tourisme et mémoire.

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