Catamaran Royale et Route du Rhum : le destin tragique de Loïc Caradec

Lier course transatlantique et rhum guadeloupéen : voilà l’idée fondatrice de la Route du Rhum.

La Route du Rhum est une course à la voile transatlantique en solitaire, courue tous les quatre ans entre fin octobre et début novembre entre Saint-Malo (Bretagne) et la Guadeloupe.

La Route du Rhum est une course transatlantique en solitaire de 3500 milles (5633 km) qui relie Saint-Malo à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe.

Cette course exigeante connaît, dès ses débuts, un succès de grande ampleur tant le sublime des paysages granitiques du nord de la Bretagne, point de départ de la compétition, marque l’esprit de cette Transatlantique en solitaire : 6 562 kilomètres de corps à corps avec un océan puissant, doté d’un caractère de vieille divinité qui ne s’en laisse pas compter.

Catamaran Royale Route du Rhum 1986

La naissance de la Route du Rhum

Tout commence avec la production de canne à sucre, longtemps au cœur de l’économie locale.

Avant d’être appelé rhum, ce breuvage était connu sous le nom de “guildive”.

Au XIXe siècle, la Guadeloupe comptait de nombreuses distilleries.

En 1976, l’éruption de la Soufrière marque profondément le territoire.

Il devient alors essentiel de redynamiser l’image de la Guadeloupe et de renforcer son attractivité.

Au printemps 1975, Bernard Hass[1] alors secrétaire général du Syndicat des producteurs de sucre du rhum des Antilles[2] et Florent de Kersauson (frère cadet d’Olivier de Kersauson) déjeunent ensemble rue Arsène Houssaye à Paris.

Les deux hommes se sont connus à l’université de Cornell aux États-Unis.

Bernard Hass cherche une idée pour relancer la filière du rhum.

Florent de Kersauson lui répond : « Mais il faut faire une course à la voile, bien sûr, qui va vers les Antilles, à l’automne. »[3].

Bernard Hass et Florent de Kersauson vont naturellement voir Éric Tabarly et Gérard Petipas qui préside alors la société Pen Duick.

L'idée d'une course en solo plaît à Éric[4], mais moins à Gérard qui prépare La Transat en double.

Ils vont alors voir Michel Etevenon qui s'occupe de l'Olympia et gère le budget Kriter alors sponsor d'Olivier de Kersauson.

Pierre-Louis de la Rochefoucauld[6], président de la branche guadeloupéenne du syndicat est lui, enthousiaste et Louis Claverie Castetnau ancien directeur général de l’usine sucrière Darboussier à Pointe-à-Pitre emmène avec lui la majorité des producteurs de Guadeloupe dès 1976.

Pour motiver les coureurs, les Guadeloupéens sont généreux et offrent la somme énorme de 500 000 francs de l'époque pour récompenser les six premiers.

« Le choix du lieu de départ fait débat » écrit le journaliste et photographe de voile Christian Février, « Les rhumiers penchent pour Bordeaux, port emblématique de l'importation du sucre et du rhum. Florent se bat pour Saint-Malo »[7].

L'idée est aussitôt proposée à l'UNCL et Florent de Kersauson entre au comité où il est chargé des courses océaniques et se charge d'obtenir toutes les autorisations nécessaires[8].

En décembre 1976, les Anglais décident, pour leur courses, de limiter la taille des bateaux à 17,06 mètres.

À l'époque Alain Colas vient de participer à la Transat anglaise sur le Club Méditerranée, un quatre-mâts de 72 mètres de long.

En réponse à la limitation de l'accès des bateaux de 56 pieds aux courses transatlantiques organisées par les Anglais, Michel Etevenon adoubé par Jacques Goddet annonce dans L'Équipe du 14 décembre 1976, vouloir créer une grande course française sans limitation de taille[9].

Pendant tout l'hiver, il cherche un sponsor pour sa course.

Mais n'en trouve pas et commence peu à peu à croire au projet de Bernard Haas et de Florent de Kersauson.

Ce dernier a rédigé un premier règlement de course avec la caution technique de l'UNCL, avait l'aval des ministères des sports, de la Défense pour la Marine, des DOM-TOM et de l'Intérieur, restait à obtenir l'autorisation du ministère des Transports.

La société Promovoile est alors constituée le 14 mars 1978 par Michel Etevenon et six autres associés, exploitants de sucreries et de distilleries, afin d'organiser une course transatlantique en solitaire prévue tous les quatre ans et appelée Route du Rhum.

La première Route du Rhum débute en 1978.

Le projet prend forme grâce à Michel Etevenon, publicitaire parisien et passionné de course au large.

Un parcours transatlantique sans concession

La Route du Rhum rallie Saint-Malo dans le nord-est de la Bretagne, à Pointe-à-Pitre, sous-préfecture et port de la côte est de la Guadeloupe.

La ligne de départ est située légèrement à l'ouest de la Pointe du Grouin, sur la commune de Cancale.

Pour permettre aux spectateurs de profiter du début de la course, une marque de parcours devant le cap Fréhel est à laisser à tribord par les voiliers[11].

Pour les mêmes raisons, l'île de la Guadeloupe doit être laissée à bâbord, c'est-à-dire que les coureurs doivent en faire le tour par le nord puis l'ouest (en passant par le canal des Saintes) avant de franchir la ligne d'arrivée devant Pointe-à-Pitre[12].

Les règles d’origine sont simples : tous les bateaux sont acceptés à partir de 18,50 mètres, sans moteur.

Aucune limite de taille de bateau n’étant fixée, monocoques et multicoques s’y confrontent, skippés par des amateurs comme des professionnels.

Lors de la 1re édition en 1978, il n'y a pas de distinction par taille ou type de bateaux, tous concourent ensemble[17].

Cette première édition est ouverte à tous les bateaux : les monocoques sont mêlés aux multicoques sans spécification de catégorie ou restriction de taille[21].

Le bateau doit avancer uniquement grâce à la force du vent.

Le moteur du bord ne doit servir qu'en cas de danger (il est scellé).

S'il se sert de son moteur, le navigateur est éliminé de la course.

Sauf s'il l'utilise avec l'approbation de la direction de course (par exemple pour porter assistance à un autre concurrent).

Effectuer un parcours test de 500 milles* ( 1 mille = 1852m ) en solitaire avec le bateau inscrit.

Le skipper peut se faire aider pour le routage (c'est à dire qu'un équipier à terre, peut le conseiller sur son choix de route).

Il est autorisé à faire une escale dans un port pour réparer si besoin avec l'aide de son équipe.

Une course disputée en solitaire

La Route du Rhum est une course au large exigeante.

Les participants s’affrontent seuls, sans équipage, sur un parcours reliant la Bretagne à la Caraïbe.

Chaque navigateur doit gérer son bateau, sa trajectoire, son sommeil, ses réparations, son alimentation et les conditions météo.

Une mauvaise décision peut coûter de précieuses heures.

La solitude imposée fait de cette traversée un combat où pugnacité, courage, excellence et prudence s’imposent à ceux qui y participent.

Le courage, une des armes nécessaires à cette course

« Passer par-dessus bord et voir le bateau qui s’éloigne, c’est la hantise de tous les solitaires. On fait tous ce cauchemar un jour ou l’autre. »

Cette phrase a été prononcée par Alain Colas, disparu en mer en 1978 lors de la première Route du Rhum.

Si relier les deux espaces français (Saint-Malo/Pointe-à-Pitre) fait rêver toujours plus de marins (38 en 1978 / 138 en 2022), leur tâche est complexe, la compétition se déroulant au cœur de l’automne, saison où la mer est d’humeur ténébreuse.

La Route du Rhum est réputée pour être une course difficile à cause des dépressions qui surgissent dès le début de la course.

L’océan est bien le maître des horloges.

Les catamarans et la diversité des bateaux

L’une des grandes forces de la Route du Rhum, c’est la diversité des bateaux engagés.

On y retrouve des trimarans, des catamarans, des monocoques puissants et des voiliers conçus pour affronter le large.

La classe Ultime attire souvent les regards grâce à ses géants des mers capables d’atteindre des vitesses impressionnantes.

Le classement est établi par type de bateaux.

Pour les 2e et 3e éditions six classes par longueurs de bateaux apparaissent[18],[19].

53 bateaux sont au départ de la deuxième édition[18].

Marc Pajot, malgré une avarie sur Elf Aquitaine, poutre centrale fendue, l'emporte, devançant de dix heures Bruno Peyron sur Jaz, Mike Birch terminant troisième.

33 bateaux sont au départ de la troisième édition de la Route du Rhum[23].

Parmi ceux-ci, treize bateaux mesurent plus de 23 mètres[23].

Treize sont des catamarans et neuf des trimarans.

Parmi ces derniers, certains sont équipés de foils[23].

Parmi les favoris au départ figurent Loïc Caradec sur Royale, un catamaran de 26 mètres, Philippe Poupon sur Fleury Michon VIII, un trimaran à foils de 22,80 mètres, Pierre Follenfant sur le catamaran Charente Maritime.

De 1990 à 2018, tous les bateaux vainqueurs ont été conçus par le cabinet d'architectes VPLP design[13].

Le maxi-trimaran Groupama 3 (avec différents noms et skippers) est notamment triple vainqueur successif des Route du Rhum 2010, 2014 et 2018.

Schéma technique catamaran de course

Le catamaran Royale de Loïc Caradec

La troisième édition de la Route du Rhum est à son tour entachée d’un deuil, celui de Loïc Caradec dont le corps n’a jamais été retrouvé.

Loïc Caradec savait que l’impressionnant mât aile de son catamaran Royale était un vrai danger à partir de vents de force 9, risquant par sa taille gigantesque de faire chavirer le bateau.

Ce qui arrive mi-novembre 1986 au large de l’Espagne...

Le constat des premiers secours à l’approche de Royale est sans appel : le mât, arraché sous l’effet du gros temps, a profondément endommagé la nacelle.

Florence Arthaud, la première à découvrir le maxi-catamaran (26 mètres) n’avait pas caché son immense inquiétude.

La balise de détresse de Royale avait été déclenchée le 13 novembre aux aurores.

Puis plus rien.

Pour la seconde fois dans cette course mythique, un grand skipper disparait sans que personne ne puisse, encore aujourd’hui, reconstituer les drames.

Le drame arrive lors de la Route du Rhum 86, le bateau sans aucun doute trop puissant pour un seul homme, avec cet immense mât aile de 55 m², chavire.

Loïc Caradec est porté disparu.

Le bateau sera récupéré par des pêcheurs au large de Lisbonne où le bateau avait dérivé pendant deux mois.

Lors du remorquage, le bateau est abîmé (étrave, dérive, coque).

Il est retourné et expertisé et jugé réparable.

Il est racheté par une société Anglaise qui le ramène à Plymouth ou il restera plus d'un an sur un quai.

Les travaux sont jugé trop onéreux par son nouveau propriétaire qui récupère tout ce qu'il peut récupérer dessus.

Finalement, l'épave est rachetée par une Danoise qui souhaite le faire naviguer de nouveau.

La conception d’un catamaran très puissant

La simplicité est le maître mot pour la conception de ce catamaran qui sortira du chantier à 22.60 mètres, mais qui va beaucoup évoluer pour devenir hyper puissant.

Le bateau sort du chantier avec un poids plus important que celui annoncé par le groupe Graal.

Et le mât aile des Anglais n'ai pas prêt pour la mise à l'eau.

C'est dont avec un mât classique de chez Jean Pierre Maréchal qu'il sera gréé pour les premières sorties.

Les coques, très basses sur l'eau, en dehors des étraves sont dotées de ballasts ou l'équipage peut charger 1 tonne d'eau.

Les dérives sont en aluminium.

Pour sa première course, La Baule/Dakar 83, il rentre en collision avec Biotherme II de Florence Arthaud sur la ligne de départ, repart après réparation et termine 6ème.

Il démâte en fin d'année et reçoit un mât aile signé Neuveu sur le modèle d'elf Aquitaine II.

Lors de la Route de la Découverte 84, il démâte de nouveau à 30 milles de la ligne d'arrivée.

Un nouveau mât aile, encore plus monstrueux, signé Hurel-Dubois construit selon les techniques aviations, sera installé boostant véritablement le bateau.

Loïc Caradec catamaran Royale voile

Le naufrage de Royale en 1986

Loïc Caradec avait confié son état d’esprit avant le départ, affirmant que cette course l’inquiétait : « Je mentirais, je serais fou si je disais le contraire. Ça fait peur de traverser l’Atlantique en solitaire, d’autant plus sur ces maxi-bateaux que l’on n’a jamais menés en solitaire, avec le point de perfectionnement et de sophistication auxquels ils sont arrivés. C’est à la fois angoissant et extraordinaire ».

Cette troisième édition est marquée par la disparition de Loïc Caradec le 14 novembre 1986 lors du chavirement de son catamaran Royale.

Le premier skipper emporté par les éléments est Alain Colas, nom inoubliable des courses océaniques.

Étonnamment, l’homme est né au cœur du Morvan, très loin de la mer ...

En 1965, il a 22 ans et rêve de pousser les murs de l’univers paisible de son enfance, animé par une voix l’appelant à « sortir de sa peau ».

L’aventure commence par un voyage en Australie où il décroche un poste d’enseignant à Sydney.

Les vastes horizons de la mer de Tasman l’envoûtent immédiatement.

Il y fait ses armes en participant à des régates et se retrouve équipier d’Éric Tabarly le temps d’une course, la Sydney-Hobart.

Le plus taiseux des navigateurs distille parcimonieusement ses précieuses expériences océaniques, incarnant aux yeux de Colas un statut de mentor.

Son destin est scellé...

De retour en France, Alain Colas passe victorieux la ligne d’arrivée de la Transat de 1972.

Les « feux de la rampe » se focalisent sur lui, pas toujours avec bienveillance, le panache teinté d’hubris et le verbe singulier de cet homme crispant souvent les loups de mer à la parole bourrue.

Après un grave accident (1975) qui faillit lui faire perdre un pied, il se lance en 1978 dans la première Route du Rhum à bord du trimaran Pen Duick IV rebaptisé Manureva.

On sait aujourd’hui que la mort l’attendait au-delà des Açores.

Elle a tout dévoré, homme et bateau, sans jamais rien rendre ...

La Route du Rhum est une course difficile et dangereuse : elle a d'ailleurs été endeuillée par 2 fois, avec la disparition d'Alain Colas à bord de Manureva en 1978 et celle de Loïc Caradec sur Royale après une tempête en 1986.

Les grandes victoires et l’évolution des performances

Dès sa première édition, la Route du Rhum entre dans la légende.

Le skipper, Mike Birch remporte la course en devançant Michel Malinovski de seulement 98 secondes après 27 jours de mer.

Entre 1978 et 2014, l'amélioration du temps réalisé par le vainqueur est considérable : il a été divisé par trois.

Philippe Poupon est le premier à rejoindre Pointe-à-Pitre, en 14 jours, 15 heures et 57 minutes, devant Bruno Peyron sur Ericsson et Lionel Péan sur Hitachi[23].

Franck Cammas à bord du trimaran Groupama 3 a été le premier arrivé en fin d'après-midi le 9 novembre 2010 après 9 jours, 3 heures, 14 minutes et 47 secondes de course avec une moyenne de 16,14 nœuds.

Roland Jourdain à bord de Véolia remporte l'épreuve dans la catégorie IMOCA.

Il remporte ainsi sa deuxième victoire consécutive.

Loïck Peyron, qui avait remplacé fin août Armel Le Cléac'h blessé à la main, et dont c'est la septième participation à cette course, remporte la course, dans le temps record de 7 jours 15 heures 8 minutes 32 secondes, à bord du maxi trimaran Banque populaire VII[35], devançant d'un peu plus de 14 heures Yann Guichard sur Maxi Spindrift 2 et de presque 24 heures Sébastien Josse sur Gitana XV.

Erwan Le Roux sur Fenêtrea s'impose dans la catégorie Multi50, François Gabart sur Macif, pour sa dernière course en IMOCA, établit un nouveau record de la catégorie (12 j 04 h 38 min 55 s).

L’édition 2022 a marqué les esprits avec la victoire de Charles Caudrelier sur le Maxi Edmond de Rothschild, établissant un nouveau record en moins de sept jours.

Le départ de la course, prévu le 6 novembre 2022, est décalé trois jours plus tard, en raison des conditions météorologiques[38],[39].

Les 123 concurrents, record de la compétition[36], répartis en six catégories, s'élancent le dimanche 4 novembre 2018 pour la onzième édition, marquant les 40 ans de la route du Rhum.

Après l'édition 1976 de la Transat anglaise (126 concurrents), c'est le plus grand nombre de concurrents pour une compétition océanique.

Armel Le Cléac'h abandonne le 6 novembre, ayant chaviré au large des Açores.

Dans la catégorie Ultime, la course ne se dispute plus qu'entre François Gabart et Francis Joyon, et ce dernier l'emporte à l'issue d'un final très serré ; 7 minutes et 8 secondes séparent les deux concurrents à l'arrivée.

Une fête maritime à Saint-Malo et en Guadeloupe

La Route du Rhum Destination Guadeloupe a lieu tous les quatre ans.

Avant le départ, la ville de Saint-Malo accueille un grand village ouvert au public.

L’ambiance y est à la fois maritime, festive et populaire.

Le cœur des Malouins bat au rythme des pontons, des voiles, des conférences et des préparatifs.

En Guadeloupe, l’arrivée est vécue comme une grande fête.

En Guadeloupe, l’arrivée à Pointe-à-Pitre transforme la ville en lieu de fête.

Depuis certaines communes du Nord Grande-Terre, notamment en bord de mer, il est parfois possible d’apercevoir au large les bateaux de la traversée lorsqu’ils approchent de la Guadeloupe.

Avec la Route du Rhum, les Français redécouvrent tous les quatre ans la voile avec son lot d’émotions, de valeurs et de défis.

Des bateaux incroyables, des skippers passionnés par la mer, une histoire et une périodicité particulières.

Cette nouvelle édition 2022 ne fera pas exception.

C’est un voyage dans le temps que nous vous proposons sur l’Atlantique Nord, en compagnie des meilleurs marins du monde.

La victoire de Florence Arthaud, la disparition d’Alain Colas, le chavirage du maxi catamaran Royale, le doublé de Laurent Bourgnon ou la victoire inespérée de Loïck Peyron ont jalonné pendant 40 ans une course devenue légendaire…

Reste à savoir si le plus grand bateau et le plus rapide sera forcément celui qui gagnera la Route du Rhum.

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