« Candide ne manqua pas de ramasser » : l’arrivée en Eldorado et la découverte d’un monde inversé

Publié en 1759, Candide ou l’Optimisme est un conte philosophique dans lequel Voltaire suit les péripéties d’un jeune homme naïf dont l’optimisme excessif se révèle au travers d’aventures malheureuses. Le récit explore la quête de sens dans un monde marqué par l’injustice et le chaos.

Après avoir été chassé du château de Thunder-ten-tronckh, enrôlé de force dans l’armée bulgare, confronté à la guerre, au tremblement de terre de Lisbonne et aux persécutions religieuses, Candide poursuit son voyage avec son valet Cacambo. Dans le chapitre 17, les deux voyageurs découvrent l’Eldorado, un pays inconnu où les richesses n’ont plus la valeur qu’elles possèdent en Europe.

L’extrait étudié raconte leur arrivée dans un village d’Eldorado, leur repas dans une hôtellerie et leur étonnement devant une société fondée sur l’abondance, l’hospitalité et le mépris de l’or. Ce passage présente ainsi un monde idéal, tout en révélant, grâce à l’ironie, les défauts de la société européenne.

Nous pouvons alors nous demander comment Voltaire décrit l’Eldorado comme un monde idéal tout en faisant de cette découverte une satire de la société européenne et une étape décisive dans l’évolution de Candide.

I. La découverte progressive d’un monde merveilleux

1. Un univers présenté comme exceptionnel

Le passage s’ouvre sur une découverte surprenante : « Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis et les émeraudes. » L’or et les pierres précieuses apparaissent d’abord comme des objets extraordinaires que les voyageurs désirent naturellement. Pourtant, le lecteur comprend rapidement que ces richesses sont banalisées en Eldorado.

La question de Candide, « Où sommes-nous ? », traduit son étonnement face à un espace qui ne correspond à rien de ce qu’il connaît. La répétition des noms de pierres précieuses, « l’or, les rubis et les émeraudes », donne au paysage une dimension féerique et merveilleuse.

Le héros formule ensuite une première hypothèse : « il faut que les enfants des rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser l’or et les pierreries. » Candide interprète ce qu’il voit à partir de ses propres références. Il imagine que les enfants qui jouent avec ces richesses sont des « fils du roi » et que leur éducation explique leur indifférence à l’or.

Le lecteur découvre cependant que Candide se trompe. Ce malentendu participe au fonctionnement du conte philosophique : les voyageurs interprètent l’inconnu avec les catégories de leur monde, mais l’Eldorado les oblige progressivement à remettre en cause leurs habitudes de pensée.

2. Une société où l’utile et l’agréable se confondent

La première maison du village « était bâtie comme un palais d’Europe ». La comparaison avec l’Europe permet de mesurer la richesse du lieu, mais elle produit aussi un effet d’inversion : il ne s’agit pas d’un palais réservé aux puissants, mais d’une simple maison de village.

La description associe plusieurs sensations : « Une musique très agréable se faisait entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se faisait sentir. » La vue, l’ouïe et l’odorat sont sollicités. L’Eldorado apparaît comme un monde qui procure immédiatement du plaisir.

Les voyageurs découvrent ensuite une hôtellerie animée par « une foule de monde ». Le lieu n’est pas isolé ni austère : il est ouvert, accueillant et social. La musique, la cuisine et la présence des habitants donnent au village une atmosphère de fête.

L’abondance du repas est soulignée par une longue énumération : « quatre potages », « deux perroquets », « un contour bouilli qui pesait deux cents livres », « deux singes rôtis », « trois cents colibris » et « six cents oiseaux-mouches ». Les nombres très élevés donnent à la scène une dimension spectaculaire et presque invraisemblable.

Les termes appréciatifs renforcent cette impression de perfection : « goût excellent », « ragoûts exquis », « pâtisseries délicieuses ». La nourriture est abondante, variée et raffinée. Le repas devient une manifestation concrète du bonheur matériel des habitants.

Le luxe apparaît également dans les objets et dans les vêtements : les garçons et les filles sont « vêtus de drap d’or », tandis que les plats sont faits d’« une espèce de cristal de roche ». L’or n’est donc pas seulement présent dans le sol : il sert aussi à fabriquer les vêtements et les objets ordinaires.

3. Des habitants polis et accueillants

Les convives sont « pour la plupart des marchands et des voituriers, tous d’une politesse extrême ». Voltaire insiste sur le comportement des habitants, qui ne sont ni violents ni méfiants.

Ils posent des questions à Cacambo « avec la discrétion la plus circonspecte » et répondent « d’une manière à le satisfaire ». Cette attitude contraste avec les nombreuses rencontres hostiles vécues par Candide au cours de son voyage.

Dans le reste du conte, les voyageurs sont fréquemment trompés, volés, menacés ou persécutés. En Eldorado, ils sont au contraire accueillis avec respect. Le pays se distingue donc autant par les relations humaines que par ses richesses.

Village idéal de l’Eldorado

II. Une société organisée autour d’une richesse sans valeur marchande

1. Le renversement de la valeur de l’or

Le moment essentiel du passage est celui où Candide et Cacambo tentent de payer leur repas avec l’or qu’ils ont ramassé. « Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer son écot en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces d’or qu’il avait ramassées. »

Le verbe « crut » montre que les voyageurs commettent une erreur. Ils pensent agir correctement, car ils appliquent les règles économiques de leur monde. Dans leur expérience, l’or possède une valeur considérable et permet d’obtenir tout ce que l’on souhaite.

Mais leur geste provoque le rire de l’hôte et de l’hôtesse : « l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et se tinrent longtemps les côtés ». La réaction est comique, car les voyageurs offrent ce qu’ils considèrent comme un trésor alors que les habitants y voient seulement des objets ordinaires.

L’hôte explique que les pièces d’or sont « les cailloux de nos grands chemins ». Cette expression transforme les richesses les plus précieuses d’Europe en simples pierres. Le mot « cailloux » produit un effet de dévalorisation et révèle l’inversion complète des valeurs.

Dans le monde européenEn Eldorado
L’or et les pierres précieuses sont des richesses exceptionnelles.L’or, les rubis et les émeraudes sont comparés à des « cailloux ».
Il faut payer pour se nourrir et se loger.Les hôtelleries sont « payées par le gouvernement ».
Les voyageurs sont souvent exploités ou volés.Les étrangers sont accueillis avec respect.
La richesse permet d’exercer le pouvoir.La richesse ne produit ni domination ni désir de possession.

2. Un système économique fondé sur le service public

L’hôte affirme : « il n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. » Cette phrase montre que les voyageurs peuvent manger sans posséder d’argent ni de monnaie locale.

La raison de cette gratuité est ensuite donnée : « Toutes les hôtelleries établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement. » Voltaire imagine ainsi une organisation politique qui prend en charge les services nécessaires à la circulation et au commerce.

Cette situation s’oppose fortement au monde traversé par Candide, où la faim, la pauvreté et l’exploitation sont omniprésentes. Après avoir été contraint de mendier en Hollande, Candide découvre un pays dans lequel personne ne semble être obligé de vendre ses services pour survivre.

La formule « Vous avez fait mauvaise chère ici, parce que c’est un pauvre village » est également ironique. Même le village présenté comme « pauvre » offre un repas extraordinaire. La pauvreté d’Eldorado est donc plus riche que l’abondance du monde européen.

L’hôte ajoute : « mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être. » Cette promesse souligne l’hospitalité générale du pays. Elle permet aussi de présenter l’Eldorado comme un espace organisé et égalitaire, où l’accueil dépend moins de la fortune que de la dignité des personnes.

3. Une richesse qui ne produit ni conflit ni inégalité

Dans les sociétés européennes, l’or est au centre des ambitions, des rivalités et des injustices. Candide a rencontré des voleurs, des négociants, des propriétaires et des puissants qui utilisent la richesse pour dominer autrui.

En Eldorado, les enfants abandonnent leurs « palets et tout ce qui avait servi à leurs divertissements » sans éprouver le moindre attachement pour l’or et les pierres précieuses. Le détachement des enfants montre que cette société ne transmet pas la cupidité aux nouvelles générations.

Le magister du village, après avoir reçu les pierres précieuses, « les jeta par terre ». Son geste est aussi surprenant que révélateur. Il ne cherche pas à les conserver, à les vendre ou à les transformer en pouvoir.

Voltaire critique ainsi une société dans laquelle les hommes attribuent une valeur absolue à des objets qui ne possèdent aucune utilité réelle. L’Eldorado permet de voir que la valeur de l’or n’est pas naturelle : elle dépend des conventions et du désir des hommes.

III. Une satire de l’Europe et une étape dans l’évolution de Candide

1. La comparaison implicite avec la Westphalie

À la fin de l’extrait, Candide et Cacambo s’interrogent : « Quel est donc ce pays, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la nature est d’une espèce si différente de la nôtre ? »

Le pronom « nous » et l’expression « notre nature » mettent en opposition l’Eldorado et le monde connu. Les voyageurs ne découvrent pas seulement un nouveau lieu : ils découvrent une autre manière de vivre.

Candide conclut : « C’est probablement le pays où tout va bien ; car il faut absolument qu’il y en ait de cette espèce. » La formule reprend le langage de Pangloss. Le héros continue donc à chercher le « meilleur des mondes » et conserve encore une partie de l’optimisme appris au château.

Cependant, la suite de son raisonnement révèle une première prise de distance : « quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout allait assez mal en Westphalie. »

La locution « quoi qu’en dît » introduit une opposition avec l’enseignement de Pangloss. Candide ne répète plus mécaniquement les paroles de son maître : il les confronte à son expérience personnelle.

Le verbe « m’apercevoir » est particulièrement important. Il renvoie à une observation directe du réel. Candide commence à comprendre par lui-même que la Westphalie ne correspond pas au paradis terrestre que Pangloss lui décrivait.

2. Une remise en cause progressive de Pangloss

Au début du conte, Candide accepte les affirmations de Pangloss « pour avoir écouté avec approbation ». Son éducation l’a privé de toute autonomie intellectuelle. Il est alors un personnage passif qui subit les événements et les discours.

Les catastrophes successives ont cependant créé un écart entre la théorie et la réalité : la guerre, les supplices, la maladie, la mort de Jacques, le tremblement de terre de Lisbonne et l’autodafé ont progressivement affaibli les certitudes du jeune homme.

Dans l’extrait, Candide n’abandonne pas encore complètement l’idée du « meilleur des mondes ». Il pense toujours qu’un pays où « tout va bien » doit exister. L’Eldorado lui semble être la preuve qu’un monde idéal est possible.

Mais il ne croit plus que ce monde idéal soit la Westphalie. Cette nuance est essentielle : Candide passe d’une confiance absolue dans les paroles de Pangloss à une réflexion fondée sur la comparaison et l’expérience.

Son évolution morale se manifeste donc moins par une action spectaculaire que par une transformation de son regard. Il commence à douter, à observer et à juger.

3. Le rôle déterminant de Cacambo

Cacambo joue un rôle essentiel dans la découverte de l’Eldorado. « C’était sa langue maternelle », ce qui lui permet de comprendre les habitants et de servir d’interprète à Candide.

Le valet devient ainsi le médiateur entre le monde connu et le monde nouveau. Candide, qui ne comprend pas la langue du pays, dépend de Cacambo pour accéder à la réalité de l’Eldorado.

Cette situation produit une inversion des rapports traditionnels entre le maître et le valet. Candide est le capitaine et le maître en apparence, mais Cacambo est celui qui sait, qui comprend et qui agit efficacement.

Dans l’Eldorado, « Candide ne jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet ». Le valet domine donc le maître par son expérience, sa connaissance des langues et sa capacité à s’adapter.

Cette inversion est caractéristique du conte philosophique. Voltaire remet en cause les hiérarchies sociales fondées sur la naissance. L’intelligence pratique et l’expérience de Cacambo ont davantage de valeur que le statut supposé de Candide.

4. Une critique de l’ethnocentrisme européen

Candide et Cacambo pensent d’abord que les enfants qui jouent avec l’or sont « les fils du roi du pays ». Cette interprétation révèle qu’ils continuent à considérer leur propre monde comme une référence.

Ils ne peuvent imaginer une société dans laquelle les enfants ordinaires possèdent des objets aussi précieux et dans laquelle personne ne songe à les conserver. Leur étonnement montre la difficulté de penser une organisation différente.

L’Eldorado permet à Voltaire de renverser le regard européen. Ce ne sont plus les habitants du Nouveau Monde qui sont décrits comme des « sauvages » : ce sont les voyageurs européens qui paraissent ignorants et déraisonnables.

Le pays idéal est « inconnu à tout le reste de la terre ». Cette formulation souligne que la société la plus heureuse demeure ignorée par les Européens, qui prétendent pourtant posséder la civilisation, la religion et les meilleures institutions.

La découverte de l’Eldorado rejoint ainsi la critique des préjugés et de l’intolérance caractéristique de la pensée des Lumières. Là où les Européens voient souvent l’inconnu comme une menace, Voltaire invite à observer les sociétés étrangères afin de remettre en question les habitudes nationales.

Candide Eldorado Adventure

IV. Une écriture du merveilleux, du comique et de l’ironie

1. L’exagération et l’accumulation

La description du repas repose sur des quantités extraordinaires : « deux cents livres », « trois cents colibris » et « six cents oiseaux-mouches ». Ces chiffres donnent à la scène une apparence de précision, mais leur accumulation produit un effet comique.

Voltaire imite le ton sérieux d’un récit de voyage tout en construisant une situation invraisemblable. La précision numérique semble garantir la réalité de la description, mais elle contribue en réalité à son caractère merveilleux.

Les énumérations concernent aussi les plats : « des ragoûts exquis, des pâtisseries délicieuses ». Le lecteur est placé devant une abondance qui dépasse les limites ordinaires.

Cette écriture permet à Voltaire de séduire son lecteur par le plaisir du récit. Le merveilleux rend la critique plus efficace : le lecteur est amusé par les aventures avant d’être conduit à réfléchir aux défauts du monde réel.

2. Le comique du malentendu

Le principal ressort comique de l’extrait est le malentendu entre les voyageurs et l’hôte. Candide et Cacambo pensent payer leur repas, mais leurs pièces d’or sont prises pour des « cailloux ».

Le rire de l’hôte et de l’hôtesse transforme les voyageurs en personnages ridicules. Eux qui croyaient posséder une richesse immense découvrent qu’ils ne comprennent pas les règles de la société dans laquelle ils se trouvent.

Le comique repose également sur la naïveté de Candide. Il associe immédiatement le mépris de l’or à une bonne éducation et imagine que les enfants appartiennent à la famille royale.

Son raisonnement paraît logique dans son propre système de pensée, mais il devient absurde dans le contexte de l’Eldorado. Voltaire fait ainsi de Candide un personnage comique dont les erreurs permettent au lecteur de découvrir progressivement les particularités du pays.

3. L’ironie voltairienne

Voltaire utilise l’ironie en présentant comme normal ce qui paraît extraordinaire en Europe et comme ridicule ce qui y est habituellement admiré.

L’or, les rubis et les émeraudes sont traités comme des pierres ordinaires. À l’inverse, la gratuité du repas et la politesse des habitants sont décrites comme des réalités surprenantes.

La phrase « Vous avez fait mauvaise chère ici, parce que c’est un pauvre village » est particulièrement ironique. Le village est considéré comme pauvre alors que le repas offert dépasse tout ce que les voyageurs ont connu.

Cette inversion invite le lecteur à se demander ce qui constitue véritablement la richesse. Est-ce la possession de métaux précieux ou la possibilité de vivre dans une société juste, accueillante et prospère ?

L’ironie permet donc à Voltaire de critiquer indirectement la société européenne. Il ne formule pas toujours une condamnation explicite : il montre simplement un monde différent, puis laisse la comparaison produire son effet.

V. L’Eldorado, un modèle idéal mais imparfait pour Candide

1. Un monde qui répond à certaines attentes

L’Eldorado représente un modèle de gouvernement et de bonheur qui se substitue au château initial. Le château de Thunder-ten-tronckh constituait un paradis artificiel, fermé sur lui-même et protégé de la violence extérieure.

L’Eldorado semble offrir une version plus complète de cet idéal. Il ne repose pas sur la domination d’un baron ni sur les leçons d’un philosophe dogmatique. La société paraît organisée autour de l’abondance, de l’hospitalité et du bien-être collectif.

Le pays permet également de dépasser les désordres religieux et politiques rencontrés auparavant. « Il n’y a pas de cour de justice, de parlement, ni de prison dans ce pays », mais un « palais des sciences » et des libertés individuelles reconnues.

Le clergé n’y exerce pas de pouvoir dominateur : « nous sommes tous prêtres ». Cette religion simple s’oppose aux figures religieuses rencontrées dans le reste du conte, souvent liées à l’argent, à la violence, à l’hypocrisie et à la persécution.

2. Un idéal qui ne suffit pas au bonheur de Candide

Malgré ses qualités, l’Eldorado ne comble pas toutes les attentes de Candide. Le lieu est aussi parfait soit-il, il ne supprime pas le désir du héros de retrouver Cunégonde.

Candide et Cacambo quittent finalement l’Eldorado chargés d’or et de rêves. Candide préfère poursuivre sa quête personnelle plutôt que rester dans un pays où il pourrait vivre heureux.

Cette décision montre que l’idéal politique ne suffit pas à produire le bonheur individuel. Candide reste attaché à son amour pour Cunégonde et à son désir de la retrouver.

L’Eldorado constitue donc un point d’aboutissement, mais aussi un point de départ. Le voyageur y découvre qu’une société meilleure est possible, sans pour autant parvenir à s’y installer.

3. Une étape dans le roman de formation

Le conte s’inscrit dans une tradition qui emprunte à la fois au roman d’apprentissage, au récit initiatique, sentimental et comique. Voltaire s’inspire de ces traditions pour les détourner et les utiliser afin d’élaborer une pensée philosophique.

Le principe du roman de formation fonctionne pleinement : vivre, c’est rencontrer une succession de personnages et de sociétés qui obligent le héros à réévaluer son jugement et à se situer.

Dans l’extrait, Candide apprend que les apparences peuvent être trompeuses. Les objets les plus précieux ne valent rien pour ceux qui les possèdent en abondance, tandis que le bonheur repose davantage sur l’organisation collective que sur l’accumulation individuelle.

Il commence à cesser d’être passif. Il ne se contente plus de croire et d’admirer : il compare les sociétés et remarque que « tout allait assez mal en Westphalie ».

Cette évolution reste toutefois incomplète. Candide pense encore que « le pays où tout va bien » doit exister et reste obsédé par Cunégonde. L’Eldorado lui offre donc une expérience décisive, mais non une réponse définitive à toutes ses interrogations.

VI. Les enjeux philosophiques du passage

1. La critique de l’optimisme de Pangloss

Pangloss enseigne à Candide que le monde est idéal et que tout ce qui advient devait nécessairement arriver. Cette philosophie prétend expliquer le réel par une logique de cause et d’effet.

Or les aventures de Candide ont montré l’écart entre cette théorie et les faits. La guerre, les massacres, la maladie, les tremblements de terre et l’esclavage ont détruit l’illusion d’un monde parfaitement ordonné.

Dans l’extrait, Candide continue à employer une formule héritée de Pangloss : « C’est probablement le pays où tout va bien ». Mais cette formule est désormais accompagnée d’une observation critique sur la Westphalie.

Le personnage ne répète donc plus simplement une doctrine. Il commence à la soumettre à l’expérience. La découverte de l’Eldorado ne confirme pas entièrement Pangloss : elle montre seulement qu’un autre ordre social est possible.

2. Le bonheur comme organisation collective

L’Eldorado propose une conception du bonheur fondée sur la satisfaction des besoins, la sécurité, l’hospitalité et l’absence de conflits liés à la richesse.

Le repas gratuit n’est pas un simple épisode comique. Il révèle une société dans laquelle les habitants n’ont pas besoin de craindre la faim ou la pauvreté.

Le fait que les hôtelleries soient payées par le gouvernement montre que le pouvoir politique est au service de la population. La richesse est utilisée pour assurer la commodité du commerce, et non pour enrichir quelques individus.

Voltaire propose ainsi une réflexion sur les institutions. Il ne se contente pas d’imaginer un pays riche : il imagine un pays dans lequel les richesses sont rendues accessibles à tous.

3. Le refus de la cupidité

Le comportement des enfants et celui du magister mettent en évidence le mépris de l’or. Ce mépris ne signifie pas que les habitants ignorent la richesse, mais qu’ils refusent de lui accorder une valeur excessive.

La société d’Eldorado se distingue ainsi de l’Europe, où les individus sont souvent prêts à trahir, voler ou opprimer pour obtenir de l’argent.

Le passage montre que la cupidité n’est pas une nécessité naturelle. Elle dépend de l’organisation sociale et des valeurs transmises par l’éducation.

Lorsque Candide affirme que les enfants sont « bien élevés », il comprend progressivement que l’éducation peut former des individus libres à l’égard de la richesse plutôt que des êtres soumis au désir de possession.

VII. Un passage qui prépare la suite du récit

L’Eldorado tient une place essentielle dans le conte puisqu’il en marque le milieu, à la fois point d’aboutissement d’un parcours et point de départ du voyage de retour.

Candide découvre un autre modèle de gouvernement et de bonheur qui se substitue au château initial. Cependant, le lieu, aussi doré soit-il, ne comble pas toutes les attentes.

Candide et Cacambo quittent l’Eldorado chargés d’or et de rêves. Mais ils perdent vite leurs richesses et doivent renoncer à s’acheter un royaume.

Le voyage de retour confronte alors Candide à de nouvelles injustices. Aux abords du Surinam, la rencontre avec un esclave noir dans un état pitoyable achève de lui enlever ses illusions.

Cet épisode révèle les limites de l’optimisme restant de Candide. Après avoir découvert une société réellement heureuse, il rencontre à nouveau la violence et l’exploitation du monde européen.

L’Eldorado n’est donc pas seulement une parenthèse merveilleuse. Il sert de point de comparaison pour dénoncer plus fortement les institutions et les pratiques du monde réel.

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