Le tourisme marocain présente un visage contrasté. Le secteur touristique marocain entame l’année 2026 avec une forte hausse de ses recettes et de la fréquentation internationale. Les clignotants financiers sont au vert pour l’hôtellerie marocaine.
Cette dynamique masque toutefois une réalité plus fragile : le tourisme interne a chuté de 10 % sur cette même période, freiné par la pression sur le pouvoir d’achat et des tarifs jugés peu accessibles. Le recul de la clientèle locale, la baisse de fréquentation de certaines régions et la crise de confiance des Marocains résidant à l’étranger révèlent les limites d’une croissance principalement portée par les visiteurs internationaux.
Des recettes touristiques en hausse, mais une fréquentation inégalement répartie
Sur les deux premiers mois de l’année, les recettes ont bondi de 22 % pour dépasser les 21 milliards de dirhams. Cette manne financière s’accompagne d’une hausse globale de la fréquentation.
Le Maroc a généré un record de 138 milliards de dirhams de recettes touristiques en 2025, en hausse de 21 %.
Cette montée en gamme s’appuie massivement sur le marché européen. La France maintient sa position de leader en générant à elle seule près d’un tiers des arrivées, talonnée par l’Espagne. L’attractivité du royaume s’élargit également à de nouveaux horizons grâce à l’amélioration des liaisons aériennes directes.

Sur le territoire, les flux restent cependant extrêmement concentrés. Marrakech s’impose toujours comme la locomotive nationale avec 2,1 millions de nuitées, captant un tiers de l’activité, juste devant Agadir.
À l’inverse, Tanger et le sud du pays accusent des baisses de fréquentation. Ce contraste géographique se reflète sur le taux moyen d’occupation des hébergements classés, tombé à 51 % en février.
| Indicateur | Évolution ou niveau |
|---|---|
| Recettes touristiques sur les deux premiers mois de 2026 | Plus de 21 milliards de dirhams |
| Hausse des recettes sur les deux premiers mois de 2026 | 22 % |
| Recettes touristiques en 2025 | 138 milliards de dirhams |
| Progression des recettes en 2025 | 21 % |
| Tourisme interne sur les deux premiers mois de 2026 | Baisse de 10 % |
| Nuitées à Marrakech | 2,1 millions |
| Taux moyen d’occupation des hébergements classés en février | 51 % |
Le tourisme interne marocain pénalisé par le pouvoir d’achat
Derrière ces excellents résultats se cache toutefois un véritable désamour de la clientèle locale. Le tourisme interne a chuté de 10 % sur cette même période, freiné par la pression sur le pouvoir d’achat et des tarifs jugés peu accessibles.
Cette crise de confiance ne concerne pas uniquement les MRE. « Même son de cloche auprès des locaux. Beaucoup préfèrent aller passer leurs vacances en Espagne, au Portugal, en Turquie ou ailleurs. Là-bas, au moins, ils trouvent des prix raisonnables ou équivalents à ceux du Maroc, mais avec un service de qualité, sans se faire arnaquer au quotidien, sans stress et avec davantage d’espaces de jeux pour leurs enfants, en plus de la sécurité.
Les ménages marocains arbitrent ainsi leurs dépenses de vacances en fonction du prix total du séjour, mais aussi de la qualité du service, de la sécurité et des équipements proposés. Lorsque le coût d’un séjour au Maroc devient comparable à celui d’une destination étrangère, l’avantage du voyage national disparaît.
Les MRE renoncent à leurs vacances au Maroc
Le constat est sans appel ! Dans plusieurs villes du Royaume, la traditionnelle affluence estivale des Marocains résidant à l’étranger (MRE) se fait nettement plus discrète cette année.
« Nous avons annulé notre voyage cette année. En juin, pour quatre billets aller-retour depuis Paris, on nous demandait plus de 2.500 euros pour une famille composée de 4 personnes.
Même son de cloche chez Karima, installée en Belgique : « On a fini par partir au sud de l’Espagne. Cette année, les prix excessifs des billets d’avion et de bateau, conjugués aux tarifs exorbitants de frais de logement et d’hôtels, sont au cœur de cette désaffection.
Une réalité que confirme Samir, MRE installé en Espagne : « Cet été, c’était soit le Maroc, soit le Portugal. Pour presque le même budget, on a choisi le Portugal. Meilleure qualité de service et pas cette impression de se faire avoir en permanence.
C’est vrai que la famille nous manque énormément, mais on se fait dépouiller chaque année, surtout lorsqu’on est une famille nombreuse.

Face à cette situation, Bouazza Kherrati, président de la Fédération Marocaine des droits du consommateur (FMDC), dresse un constat amer : « J’ai été contacté par plusieurs MRE qui m’ont dit clairement qu’ils avaient renoncé cette année à venir passer leurs vacances au Maroc.
Et on l’a bien constaté, les voitures de MRE sont rares alors qu’on est en fin juillet, le pic de l’été. Pourquoi ? Tout simplement à cause des prix. Ils cherchent des bons plans mais finissent par renoncer.
Quand je dis qu’ils cherchent, c’est d’abord les billets d’avion ou de bateau : les frais sont énormes. Quand on a une famille avec le père, la mère et les enfants, rien que les billets d’avion ou de bateau peuvent te coûter minimum 20.000 dirhams.
Le coût élevé du transport et de l’hébergement
Le problème ne se limite pas au voyage dit-il. « Une fois au Maroc, tout est plus cher.
Les locations de voitures ? Normalement, ça devrait être vers les 300 dirhams par jour. Eux, on leur demande 500, voire 1.000 dirhams la journée, juste parce qu’ils sont MRE.
Pour les appartements, même chose, les prix flambent. Tout coûte plus cher dès qu’on sait que tu viens de l’étranger.
Les MRE mettent plus d’argent, mais subissent aussi plus d’arnaques. Ils en ont assez.
| Poste de dépense | Montant ou évolution mentionné |
|---|---|
| Billets d’avion ou de bateau pour une famille | Minimum 20.000 dirhams |
| Location de voiture normalement attendue | Vers les 300 dirhams par jour |
| Location de voiture facturée aux MRE | 500, voire 1.000 dirhams la journée |
| Quatre billets aller-retour depuis Paris | Plus de 2.500 euros |
La hausse des prix ne concerne donc pas uniquement les billets d’avion ou les traversées maritimes. Elle touche également les locations de voitures, les appartements, les hôtels et les dépenses effectuées une fois sur place.
Une flambée des prix perçue comme structurelle
Pour Bouazza Kherrati, cette flambée des prix n’est pas conjoncturelle, mais structurelle : « C’est devenu une mentalité.
Aujourd’hui, le commerçant ou le fournisseur de service marocain, dès qu’il voit qu’il peut vendre plus cher, il le fait sans se poser de questions.
Avant 2020, il y avait la peur des commissions de contrôle. Mais depuis le Covid, cette peur a disparu.
La loi 104-12 sur la liberté des prix et de la concurrence existe depuis 2000, appliquée depuis 2002. Mais c’est seulement après 2020 que les professionnels l’ont réellement ressentie.
Le fournisseur marocain calcule sa marge bénéficiaire dès le départ. Et une fois qu’il l’a atteinte, il veut la stabiliser ou l’augmenter, mais jamais la diminuer.
C’est le cas même dans les carburants : alors que les prix à l’international baissent, au Maroc, ils continuent d’augmenter. Deux augmentations successives ont été observées récemment, sans explication valable.
La question du contrôle des marchés
Pire encore, selon Kherrati, l’État a déserté le terrain du contrôle des marchés : « Il n’y a plus aucun organe ou instance de contrôle.
Avant 2010, il y avait une direction au sein du ministère du Commerce intérieur, qui s’occupait du contrôle, elle veillait à la régulation du marché, en plus de la direction de la répression des fraudes, qui dépendait du ministère de l’Agriculture.
Ces deux instances ont disparu. Résultat : plus personne ne contrôle rien. La fraude est devenue une norme.
Face à cette situation, la Fédération des droits des consommateurs, malgré son rôle limité, continue d’alerter : « Nous, en tant que fédération de défense des consommateurs, on n’a pas le droit de contrôler.
On est une association de la société civile. On ne peut qu’alerter, faire de la sensibilisation et remonter les informations aux autorités.
La perception d’un manque de contrôle nourrit ainsi la défiance des visiteurs. Pour les MRE comme pour les résidents, le problème porte autant sur le niveau des tarifs que sur l’impression d’une tarification variable selon l’origine ou le statut du client.
Une baisse des recettes malgré la hausse du trafic en 2024
Au début de l’année 2024, le Maroc a enregistré une hausse de 14% de son trafic touristique, avec plus de 2,1 millions de voyageurs visitant le pays durant les deux premiers mois.
Cependant, cette reprise en volume n’a pas été synonyme d’une augmentation proportionnelle des recettes. Bien que le nombre de touristes ait grimpé, les recettes voyages ont connu une baisse, passant de 15,9 milliards de dirhams (MMDH) durant la même période en 2023 à 14,8 MMDH en 2024, soit une diminution de 6,7%, selon les derniers chiffres communiqués par l’Observatoire du tourisme.
| Période | Recettes générées | Évolution sur une année |
|---|---|---|
| Février 2024 | 7,1 MMDH | -2,7% |
| Janvier 2024 | 7,7 MMDH | -11% |
| Décembre 2023 | 7,1 MMDH | -25% |
| Novembre 2023 | 8,8 MMDH | -19% |
| Octobre 2023 | 8,2 MMDH | -10% |
| Septembre 2023 | 8,5 MMDH | -18% |
| Août 2023 | 14,1 MMDH | -11% |
| Juillet 2023 | 9,4 MMDH | -2,7% |
| Juin 2023 | 7,2 MMDH | +2% |
Les chiffres montrent que la progression du nombre de voyageurs ne garantit pas automatiquement une hausse des revenus. Un visiteur peut maintenir son projet de vacances tout en réduisant ses dépenses d’hébergement, de restauration, de transport, de loisirs et de shopping.
Inflation, concurrence et baisse des prix
D’après Zoubir Bouhout, consultant en tourisme, cette diminution de recettes peut être attribuée à plusieurs facteurs économiques clés.
Premièrement, le niveau d’inflation a baissé en 2024 par rapport à 2023 au Maroc. Résultat: les coûts opérationnels ont été réduits.
«Une baisse de l’inflation signifie généralement que le coût des matières premières et des services utilisés dans l’industrie du tourisme diminue. Cela permet aux prestataires de services touristiques de réduire leurs coûts opérationnels.
Lorsque ces coûts sont réduits, les entreprises peuvent se permettre de réduire les prix de leurs services sans compromettre leurs marges bénéficiaires», explique-t-il.
Un niveau d’inflation en baisse est synonyme également d’une pression concurrentielle accrue. Pour rester compétitives, les entreprises touristiques peuvent baisser leurs prix pour attirer plus de clients.
Ceci est particulièrement palpable dans les destinations où la concurrence est forte, et où une petite réduction de prix peut signifier une grande différence en termes de taux d’occupation ou de réservations, note notre interlocuteur.
Les crises économiques des marchés émetteurs
Zoubir Bouhout signale, par ailleurs, que cette baisse de recettes est due également aux crises que traversent les principaux marchés émetteurs touristiques.
«Lorsque les pays émetteurs de touristes traversent des périodes de crise économique, comme c’est le cas avec des problèmes d’inflation élevée ou des difficultés relatives aux systèmes de retraite (par exemple, en France), cela influence directement les comportements de dépense des touristes de plusieurs manières», détaille-t-il.
Un budget plus serré
«Dans les principaux marchés émetteurs, l’inflation érode le pouvoir d’achat des ménages, ce qui signifie que même si les individus conservent leurs emplois et leurs salaires nominaux, la valeur réelle de ce qu’ils gagnent diminue.
Cela les rend moins capables de dépenser librement lorsqu’ils voyagent. Ils peuvent encore décider de partir en vacances, mais avec un budget plus serré, en réduisant leurs dépenses sur les hébergements, les repas au restaurant, les activités touristiques, ou le shopping», ajoute ce consultant.
De plus, les problèmes liés aux pensions et à la retraite peuvent générer une incertitude financière pour l’avenir, incitant ainsi les personnes, en particulier celles proches de la retraite, à économiser davantage.
«Ce comportement de précaution se traduit souvent par une réduction des dépenses lors des voyages, car les vacances sont considérées comme une dépense discrétionnaire, contrairement aux dépenses essentielles comme le logement ou la santé», signale Zoubir Bouhout.
Le tourisme marocain poursuit sa forte croissance avant l'été 2026
Des touristes plus attentifs au rapport qualité-prix
Et face à ces contraintes budgétaires, les touristes deviennent plus conscients des coûts et cherchent des options de voyage qui offrent une meilleure valeur.
Cela peut signifier choisir des destinations moins chères, des hébergements économiques, des forfaits tout compris ou des offres spéciales.
Ils peuvent également réduire la durée de leurs séjours ou opter pour des activités moins coûteuses.
Les choix de l’Espagne, du Portugal ou de la Turquie par certains visiteurs marocains et MRE s’inscrivent dans cette recherche de valeur. À budget comparable, la qualité du service, la transparence des prix, la sécurité et les équipements destinés aux familles peuvent devenir déterminants.
L’effet limité des fluctuations des taux de change
De plus, les fluctuations des taux de change ont également eu un impact, bien que moindre, sur les recettes.
«Lorsqu’une devise se déprécie par rapport à celle des touristes étrangers, cela rend théoriquement une destination moins chère pour ces visiteurs, puisqu’ils obtiennent plus pour leur argent.
Cependant, cela ne se traduit pas toujours par une augmentation proportionnelle des dépenses.
Les touristes peuvent choisir de réduire leurs dépenses malgré l’avantage du taux de change, soit parce qu’ils sont toujours influencés par les conditions économiques de leur propre pays, soit parce qu’ils utilisent l’avantage du taux de change pour réduire le coût global de leur voyage plutôt que pour dépenser plus», fait observer Zoubir Bouhout.
Une dépendance importante au marché français
A l’échelle globale du tourisme marocain, les conséquences de la menace terroriste liée à Daech restent toutefois limitées, a relativisé le ministre du Tourisme du Royaume, Lahcen Haddad, dans une interview publiée hier par l’édition marocaine du Huffington Post.
Les touristes français représentent environ 18% des 10 millions de visiteurs internationaux qui se sont rendus au Maroc en 2013. Parmi eux, 12% viennent donc par le biais d’un tour-opérateur, soit environ 3,9% du volume total de touristes étrangers dans le Royaume.
Mais Lahcen Haddad ne chiffre pas la baisse estimée du nombre de touristes français qui voyagent au Maroc en direct, sans passer par un TO.
A supposer qu'elle soit également d'environ 15% (et sans prendre en compte d'éventuelles variations sur les autres marchés émetteurs), l’impact pour la destination serait alors beaucoup plus important, avec un recul global de la fréquentation étrangère de 5% tant que le marché français ne se relève pas.
Ces données plus anciennes doivent être distinguées des résultats enregistrés en 2025 et au début de 2026 : elles illustrent surtout la sensibilité de la destination marocaine aux évolutions du marché français, tandis que les chiffres récents montrent une progression globale des recettes et de la fréquentation internationale.
La concentration géographique fragilise certaines destinations
L’attractivité du Maroc ne se traduit pas de manière uniforme sur l’ensemble du territoire.
Marrakech s’impose toujours comme la locomotive nationale avec 2,1 millions de nuitées, captant un tiers de l’activité, juste devant Agadir.
À l’inverse, Tanger et le sud du pays accusent des baisses de fréquentation.
La concentration des flux sur quelques destinations limite la diffusion des recettes touristiques vers d’autres villes et régions. Elle expose également les territoires moins fréquentés à une plus grande volatilité de la demande.
Ce contraste géographique se reflète sur le taux moyen d’occupation des hébergements classés, tombé à 51 % en février.
Enrichir l’expérience client pour augmenter les recettes
Notre interlocuteur suggère que pour maximiser les recettes, il est crucial d’enrichir l’expérience client.
Cette expérience ne dépend pas uniquement du nombre de visiteurs. Elle repose aussi sur la durée du séjour, le niveau de consommation, la qualité de l’accueil, la diversité des activités, la transparence des prix et la confiance accordée aux prestataires.
Le défi consiste donc à préserver la croissance internationale tout en rendant les vacances au Maroc plus accessibles aux ménages locaux et aux MRE. Il concerne également la répartition géographique des flux et la capacité des professionnels à proposer un rapport qualité-prix compétitif.
En attendant, le Maroc, cette année, se vide de ses vacanciers traditionnels. Et si rien n’est fait pour rétablir la confiance des MRE comme des Marocains locaux, l’été 2025 pourrait bien marquer un tournant durable dans les habitudes touristiques des Marocains du monde.